Jeux de pyramides, jeux de formes

Beaux-arts Le Prix culturel Manor récompense Sonia Kacem et Julian Charrière

Visite guidée de deux expositions réjouissantes à Genève et à Lausanne

Le Prix culturel Manor 2014 expose ses deux jeunes lauréats romands, Sonia Kacem au Mamco de Genève, et Julian Charrière au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCBA). De l’une à l’autre, peu de choses en commun, si ce n’est une forme, la pyramide, que chacun a croisée et expérimentée de façon fort différente.

Commençons par Sonia Kacem, dont l’exposition se concentre en une installation au 3e étage du Mamco. De cette artiste, qui a obtenu un master à la HEAD – Genève en 2011, nous avions vu quelques jetés de tissus, quelques drapés, des installations faussement hasardeuses menées avec un talent rare. Et voilà que, dans la longue salle du musée genevois, nous sommes confrontés à un paysage où tous les tissus sont tendus, sans aucun flottement, sur des formes pyramidales. Tout un paysage dans lequel les visiteurs circulent. Tissus noirs ou rayés comme les stores sur les balcons l’été, neufs ou mangés par le ruissellement des eaux, ou peut-être par quelques fientes d’oiseau.

Les pyramides sont debout, ou couchées sur un flanc, comme dans un jeu de construction délaissé par quelque grand enfant. D’ailleurs, c’est dans un monde d’éternels gamins, à Las Vegas, et plus précisément au Luxor, ce casino-hôtel qui pastiche les pyramides de Gizeh, que Sonia Kacem a trouvé l’inspiration. Son installation, l’artiste l’a baptisée Loulou, reprenant le nom du perroquet, vivant puis empaillé, qui met un peu de couleur et d’exotisme dans la vie de Félicité, la servante héroïne de la nouvelle de Flaubert Un Cœur simple. Ces pyramides sont donc une évocation de cet orientalisme de pacotille décrit par Flaubert.

Rien de tout cela avec les empilements de briques que Julian Charrière a disséminés dans la grande salle du MCBA. Ceux-ci reprennent en négatif l’image des mines qu’il a survolées cet été dans le «triangle du lithium», entre Argentine, Chili et Bolivie. Ici, la forme pyramidale n’existe que parce qu’on a extrait le trésor qu’est cet élément chimique utilisé dans les batteries des ordinateurs et des téléphones. Les briques sont découpées dans des blocs de sel que l’artiste a fait venir du désert d’Uyuni, en Bolivie, vaste paysage salé, mémoire d’un lac préhistorique asséché. Elles enserrent de petits bassins aux jolies teintes pastel qui sont en fait des saumures de lithium.

Julian Charrière aime entrechoquer le passé le plus lointain avec l’avenir, et nous rappeler nos liens avec ces deux temps. Dans la salle précédente, des marques étoilées sur un mur, des poussières sur le sol, comme dans un lieu longtemps oublié. En fait, il a suffi de quelques minutes à l’artiste pour fracasser contre le mur 24 sabliers dans lesquels il avait déposé la poudre de 24 roches, chacune provenant d’une des époques géologiques avec lesquelles les scientifiques découpent l’histoire de la planète. Et voilà ces temps mêlés dans un subtil paysage de poussières.

Julian Charrière stoppe aussi le temps en cryogénisant des plantes d’intérieur, qu’il a alignées en vitrine dans leur gaine blanche et froide. Des plantes qui peut-être nous relient à notre mémoire la plus ancienne, qui daterait même d’avant l’apparition humaine sur terre. Dans la même salle est projetée une vidéo que l’artiste a tournée ce printemps dans la région de Semipalatinsk, où ont eu lieu les premiers essais nucléaires soviétiques. Là où la folie de l’homme a brisé l’espace-temps.

Sonia Kacem au Mamco, Genève, jusqu’au 18 janvier.www.mamco.ch Julian Charrière au MCBA, Lausanne, jusqu’au 11 janvier. www.mcba.ch«Le Temps» édite une photogravure de l’artiste. Voir page 24.

Il a suffi de quelques minutes à l’artiste pour fracasser contre le mur 24 sabliers