Elle s’appelle Gvendolin Nagy. Elle a 16 ans, vient de Hongrie. Ce mardi, en fin de matinée, elle affiche ses parfaites pirouettes – à droite comme à gauche, une rareté – sur le site du Prix de Lausanne. Pandémie oblige, aucun danseur du prestigieux concours n’a fait le voyage en Suisse, cette année.

Les traditionnelles «classes» n’ont donc pas lieu pendant les quatre premiers jours, avec coach et dossards sur le dos, mais sont remplacées par les vidéos que les 400 candidat(e)s, âgés de 14 à 18 ans, ont envoyées en automne dernier pour espérer faire partie des 78 sélectionnés.

Toute la semaine, danse en continu

Au fil de sa prestation qui se termine sur cinq minutes de danse, Gvendolin se détend et les «téléspectateurs» de ce streaming gratuit respirent avec elle. Réunis dans une salle du Lausanne Palace, devant un grand écran qui diffuse les mêmes images, les neuf membres du jury ont toute la semaine pour décider quels seront les 20 finalistes de samedi. L’enjeu pour ces artistes, originaires en majorité d’Asie et des Etats-Unis, reste le même: gagner des bourses pour rejoindre les meilleures écoles du monde.

«Le virus a au moins un mérite», commence Bertrand Saillen, directeur de Mediaprofil, société de production audiovisuelle qui filme le Prix de Lausanne depuis seize ans. «D’ordinaire, les classes du concours se déroulent à plusieurs et le jury peine parfois à bien distinguer chaque danseur. Avec cette version vidéo tournée dans son studio, chaque artiste a dix minutes en solitaire pour convaincre.»

Harmoniser les vidéos

En revanche, «réécrire l’événement avec Arte Concert et le Prix de Lausanne n’a pas été une mince affaire», continue le professionnel qui a dû repenser toute l’organisation pour respecter les mesures sanitaires. «Déjà, il a fallu récupérer les 240 vidéos des 78 danseurs sélectionnés, puis il a fallu les harmoniser, les mettre au même format.» Pourquoi autant de vidéos? «Parce qu'en plus de sa classe de 15 minutes, chaque candidat a envoyé une variation classique et une variation contemporaine qui seront présentées et évaluées ce vendredi.»

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Pouvoir visionner les piqués et les jetés de ces jeunes danseurs, de 10h à 17h, fait grande impression. On mesure leurs efforts, on sent leur tension. «Oui, c’est touchant, confirme le directeur de Mediaprofil, car on réalise les différences de condition de travail, selon qu’ils étudient au Brésil, aux Etats-Unis ou en Asie.»

Durant ces figures imposées commentées par deux spécialistes, le son du piano est parfois métallique. «On a pensé remplacer cette bande-son originale, filmée parfois au smartphone, par le même morceau enregistré dans de bonnes conditions, mais le jury a besoin d’entendre les pas des danseurs pour évaluer leur légèreté. Du coup, on a juste renforcé le son initial. Notre travail se tient en équilibre sur un fil, entre les besoins académiques du jury et le souci artistique d’une prestation publique», détaille Bertrand Saillen.

Un million de clics

Entre midi et 14h, pendant la pause du jury, le Prix de Lausanne a la bonne idée de diffuser des images d’archives où l’on voit les exploits des années précédentes. Des interviews des jurés ou de brèves présentations des candidats viennent encore étoffer une offre très vivante qui permet de s’immerger dans le concours.

«Si on cumule les visionnements engrangés par la page Facebook du Prix de Lausanne, le site d’Arte et YouTube, on dépasse la centaine de milliers de spectateurs par journée», s’enthousiasme le directeur de Mediaprofil. D’autant que, pour la Chine qui, cette année encore, a aligné dix de ses jeunes danseurs au Prix, la société de production audiovisuelle met en place un canal de streaming spécial qui, lui, peut réunir 1 million de visionnements en un seul jour.

Privés de coaching

Et les jeunes danseurs, comment vivent-ils cet éloignement? «C’est sûr que c’est dur pour eux de ne pas se voir et de ne pouvoir assister aux master class», répond Marielle Jacquier, chargée de la presse et de la communication. «D’ordinaire, leurs variations bénéficient des conseils de grands enseignants et progressent au fil de la semaine. Mais ces jeunes danseurs sont quand même enchantés de pouvoir participer à cette édition revisitée du Prix, car chacun des 78 sélectionnés est assuré d'être repéré par une école et de continuer ses études dans de très bonnes conditions.»


Le Prix de Lausanne, jusqu’au 6 février, de 10h à 17h.