Au début était le voyage. Le voyage et la quête. C'est en voyageant vers l'Afrique avec sa mère - il a 6 ans, en 1946 ou début 1947 - que Jean-Marie Gustave Le Clézio écrit ses toutes premières histoires. Il le racontera lui-même, le voyage, en bateau le long des côtes africaines à la rencontre d'un père qu'il ne connaissait pas, inaugura une pratique de l'écriture qui ne cessera d'explorer, de nourrir, de développer, de réveiller et de magnifier, les illuminations d'alors: la mer, les fleuves, les ciels intenses, immenses lorsqu'on navigue; quelque chose de vert, de sec, de dépouillé, de primitif, de premier, d'odorant, l'énergie fantastique d'un continent des origines.

Ce Prix Nobel récompense aujourd'hui le long voyage en écriture qui débute alors; un cheminement littéraire autour de la planète qui ne s'arrêtera plus - vers l'Amérique centrale, vers l'Afrique retrouvée, vers les îles, vers l'Océanie -, pour recueillir, dans une cinquantaine de livres à ce jour, des récits et des sensations humaines face à la nature, à l'Histoire, aux mythes. Cette récompense désigne un écrivain-monde, au nom breton, aux ancêtres anglais, français, émigrés au XVIIIe siècle vers Maurice, lui-même né à Nice, déjà au bord de la mer, déjà sur le départ.

A Stockholm pourtant, une autre dimension de Le Clézio a frappé les jurés du Nobel. Ils l'ont élu, disaient-ils hier dans leur communiqué, parce qu'il est un «écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante». La rupture, la dénonciation de la civilisation dominante, c'est un autre trait de Le Clézio: celui qui fait de lui un jeune écrivain couronné à 23 ans du Prix Renaudot 1963.

Le Procès-Verbal, premier roman alors récompensé, raconte Adam Pollo, jeune homme aux prises avec un monde moderne qui le dépasse, qu'il réinterprète, dont il retient les traces pour les épurer et les faire - difficilement - siennes. Cette critique d'une société vouée au gigantisme, à une consommation incompréhensible, cette impression de fourvoiement collectif, l'écrivain va les décliner dans de nombreux textes dont L'Extase matérielle (1967), Les Géants (1973). La guerre, qui donnera son titre à un autre livre (La Guerre, 1970), compagne assidue du genre humain, traverse elle aussi, porteuse de misère, de violences, d'infamies, presque toutes ses œuvres. Il est né en 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, il est marqué par la guerre d'Algérie. La guerre habille ses livres d'une musique sourde, funèbre, profondément révoltée. Pas de résignation chez Le Clézio, mais la conscience perpétuelle et aiguë d'un malheur dont l'humanité ne parvient pas à se défaire, qui lui est peut-être même étrangement nécessaire.

A ces désespoirs, à ces errances modernes, l'écrivain oppose la jeunesse, l'adolescence. Ses héros privilégiés sont des enfants magiciens (Mondo, 1978), des jeunes filles (Etoile errante, 1992, Hasard, 1999, La Ritournelle de la faim, 2008), des hommes jeunes (Le Chercheur d'or, 1985, La Quarantaine, 1995, Révolutions, 2003), qui observent le monde - leur famille, leurs ancêtres, leurs contemporains, la nature aussi, amoureusement - et qui tentent d'en tirer le meilleur. Un enseignement, une lueur, un signe ténu, mais humain. Il y a parfois chez eux un angélisme un peu naïf, mais c'est aussi le signe d'un auteur qui préfère passer pour gentil que de concéder une once d'humanité. Pour autant, Le Clézio ne travestit ni la cruauté des êtres ni la violence. Il ne fait pas la morale, préférant de beaucoup donner à voir, à comprendre, à sentir.

Ce qu'il y a à comprendre, ce qu'il cherche, c'est l'équilibre. Une forme de justice en matière sociale, un respect de l'autre, mais aussi et surtout une quête de la juste place de chacun dans le cosmos. Pour cela il a observé les mythes originels, les savoirs primitifs. Il retourne à l'élémentaire: la lumière, le vent, la mer, la forêt.

Sa quête est universelle, mais il la mène de manière singulière. Un ton à lui, calme, tranquille, attentif, bienveillant; une écriture précise, fine, tantôt lapidaire tantôt ample. Il bâtit un univers qui, au fil des livres, devient de plus en plus familier, les romans, les nouvelles, les essais se répondent, les motifs reviennent: l'exil, les colonies, Nice, l'Angleterre, Maurice. Les personnages fraternisent, dialoguent d'un livre à l'autre: Esther, Ethel; Adam Pollo, Jean Marro, Alexis, Alexandre... Une cosmologie personnelle se dessine, une géographie propre.

Ses plus belles pages sont aussi au cœur de ce voyage vers l'essentiel. Jamais l'écrivain n'est aussi prenant que lorsqu'il décrit les éléments, leur sensation sur les yeux, la peau. Une impression, à la lecture, d'être brûlé par le soleil, ébloui par les étoiles, soufflé par les vagues, le vent lorsqu'il fait, par exemple, le récit de longues traversées en bateau; comme celle, magique, longue, éperdue de Nassima à bord du Azzar. Le corps est en jeu, la nature aussi et c'est l'écriture qui les restitue et qui les replace au centre.