Le 6 mars, jour de ses 87 ans, Gabriel García Márquez est sorti sur le seuil de sa maison, à Mexico, pour saluer ses admirateurs. Un vieil homme souriant, peut-être un peu égaré: en 2012, un de ses frères a annoncé que l’écrivain était atteint de démence sénile et ne pouvait plus écrire, mais qu’il avait gardé «l’humour, la joie et l’enthousiasme» de toujours.

Depuis 1999, le Prix Nobel souffrait d’un lymphome qui s’est réveillé et qui l’a emporté. Il est un des écrivains qui ont marqué la deuxième moitié du XXe siècle, le plus populaire, et pas seulement en Amérique latine. Avec Macondo, il a donné au monde un lieu imaginaire à l’égal du Yoknapatawpha de Faulkner, qu’il considérait d’ailleurs comme son maître. Ceux qui ont découvert, émerveillés, la petite ville et la famille Buendía, en lisant Cent ans de solitude, à la fin des années 1960, n’ont plus jamais oublié la végétation de la côte caribéenne, le cycle des sept générations de Buendía, la répétition des guerres et des amours, l’inceste et la décadence dans le parfum des fleurs, cet alliage de violence, de sensualité, d’épopée, d’imagination débridée qu’on a appelé le «réalisme magique»: hyperboles, interventions du surnaturel, soumission du vrai à l’imaginaire, exubérances stylistiques qui reproduisent la générosité de la végétation.

Comme il le disait lui-même du rapport des Buendía à l’histoire: «Des faits réels auxquels personne ne croit plus mais qui avaient si bien affecté leur vie qu’ils se trouvaient tous deux, à la dérive, sur le ressac d’un monde révolu dont ne subsistait que la nostalgie.» Avec ce roman, Gabriel García Márquez su écrire à la fois une œuvre populaire et un chef d’œuvre de la littérature mondiale. L’Amérique latine en sera reconnaissante à jamais à celui qu’on appelait affectueusement «Gabo».

En 2002, García Márquez publie le premier volume d’une autobiographie qui devait en compter trois, mais qu’il n’aura pas eu le temps d’achever. Vivir para contarla, Vivre pour la raconter est une bonne définition de son projet: «La vie n’est pas ce qu’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient.» C’est pourquoi, dans ce «roman d’apprentissage» d’un écrivain, on retrouve l’intensité poétique de ses meilleurs livres, de Cent ans de solitude et L’Amour au temps du choléra. Gabo a passé son enfance à Aracataca (une bourgade qui se sublimera en Macondo), dans la maison de ses grands-parents maternels. Lui, un colonel, lui raconte de fascinantes histoires de guerre; elle, des contes merveilleux: la genèse de son imaginaire. Aîné de onze enfants (sans compter les bâtards), il connaît à peine ses parents avant l’âge adulte, et c’est alors un combat pour faire admettre au père sa vocation d’écrivain.

Après l’enfance dans la douceur caraïbe, viennent les épreuves du pensionnat dans la froide Bogotà, les cauchemars de l’adolescence, l’apprentissage du journalisme sur le tas, les études de droit interrompues, les nuits de musique et le lit des prostituées et des femmes adultères, les amitiés viriles. García Márquez est une incarnation du macho dans son acception latine: honneur, générosité, mythification des femmes, mères et séductrices, qui l’ont fait traiter de misogyne. Un homme engagé, aussi: en 1948, la Colombie bascule dans la guerre civile pour une dizaine d’années.

C’est là que le jeune journaliste rencontre un étudiant cubain qui tente de calmer le jeu entre l’armée et les rebelles: Fidel Castro, qui deviendra un de ses meilleurs amis et qu’il ne désavouera jamais. Il croit fortement aux pouvoirs du journalisme d’enquête, qui fait basculer le pouvoir et dénonce ses turpitudes. Par la suite, il créera d’ailleurs une Fondation pour le nouveau journalisme, en Colombie. Il écrit aussi des critiques de cinéma: il se rêve scénariste, voire cinéaste (ce que réalisera son fils, Rodrigo García). Quant aux adaptations de ses romans, il n’aura guère de chance: aucun chef d’œuvre à signaler. Son univers est tellement foisonnant, saturé d’images oniriques qu’il décourage la transposition à l’écran. Par contre, avec l’argent du Nobel, l’écrivain contribuera à créer la Fondation pour un nouveau cinéma latino-américain et l’École Internationale de Cinéma et de Télévision à Cuba.

Bien avant la gloire, en 1955, il part pour l’Europe comme correspondant étranger: il couvre la conférence de Genève entre les quatre Grands (Etats-Unis, URSS, Royaume-Uni et France), voyage en Italie, dans les pays de l’Est puis se fixe à Paris. Il y connaît des années très dures, son journal ayant dû fermer, ruiné par les amendes. En 1957, Gabo revient en Amérique latine, à Caracas, et se marie. Bien que très pris par son travail de journaliste et son soutien à Fidel Castro dans ses démêlés avec les Etats-Unis, il publie son premier succès, La Mala Hora. Sa carrière bascule quand l’éditrice Carmen Balcells signe un contrat mondial avec lui, pour 150 ans! En 1967, Cent ans de solitude le rend célèbre d’un coup.

A partir de là, il mène la vie d’un auteur engagé à gauche: on le voit à Prague avec Julio Cortazar et Carlos Fuentes aux côtés de Milan Kundera et un peu partout dans le monde. Les romans se succèdent, avec ce génie des titres qu’on peut recycler à l’infini: L’Automne du patriarche (1975), paradigme du genre «roman du dictateur»; Chronique d’une mort annoncée (1981), entre polar et reportage; L’Amour aux temps du choléra (1985), version romancée de l’histoire de ses parents; Le Général en son labyrinthe (1989) qui relate un voyage de Simon Bolivar «el Libertador». Son dernier roman, Mémoires de mes putains tristes (2004), est la lamentation bouffonne d’un vieillard lubrique, sur les méfaits de l’âge: le livre de trop. Des contes et des nouvelles complètent son œuvre qui compte aussi des essais. Dans de nombreux articles et déclarations, il manifeste son engagement et son anti-américanisme. Ainsi, en 1986, il consacre un ouvrage à Miguel Littín, le cinéaste rentré au Chili de Pinochet en clandestin pour filmer l’état du pays.

Pour l’Amérique latine tout entière, la gloire de Gabriel García Márquez est vécue comme une revanche. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il oriente son discours de Stockholm. Comme Carlos Fuentes et Octavio Paz, il fait figure de père: après que de nombreux clones se sont essayés au réalisme magique, toute une génération – Roberto Bolaño, Rodrigo Fresan – s’est employée à tuer ce patriarche. Mais son immense popularité n’en a pas été affectée: Gabo reste une icône pour le continent.