Vendredi à Soleure, en marge des Journées littéraires, éditeurs et libraires alémaniques surtout, mais aussi quelques Romands ainsi que tout un panel d'experts européens, dont Jack Lang, l'ancien ministre français de la Culture, étaient réunis pour un colloque baptisé «Diversité contre uniformité». En ligne de mire des professionnels du livre invités par la SBVV, l'association professionnelle alémanique de la branche, le sort réservé à l'initiative populaire en faveur d'un prix réglementé du livre déposée par feu Jean-Philippe Maitre en mai 2004. La passe décisive aura lieu à la fin août. A cette date, la Commission de l'économie et des redevances (CER) du Conseil national votera la poursuite ou non du processus législatif. En septembre 2007, la CER n'avait pas voulu prendre de décision avant qu'une étude ne vienne éclairer les parlementaires quant à la nouvelle donne que connaît le marché du livre en Suisse alémanique. Depuis un an en effet, ce marché ne bénéficie plus du Sammelrevers, l'accord de branche qui instituait un prix réglementé du livre. Le prix des livres est donc libre en Suisse alémanique, comme c'est le cas en Suisse romande depuis plus de trente ans. Bien que, de l'avis des professionnels, une année écoulée ne soit pas une durée suffisante pour apprécier l'évolution du marché, tous les regards sont braqués sur cette étude qui sera terminée pour l'été.

Libraires et éditeurs alémaniques prennent donc les devants et veulent dresser eux-mêmes un premier bilan en convoquant au colloque d'hier des pairs et chercheurs d'autres pays européens qui ont fortement contribué à la très haute tenue de l'événement. C'est Jean-Frédéric Jauslin, directeur de l'Office fédéral de la culture, qui a courageusement retracé les différents épisodes du long feuilleton du prix réglementé du livre en Suisse alémanique, non sans avoir rappelé en préambule les trois missions qui reviennent à la Confédération dans le domaine du livre: garantir la diversité culturelle; permettre à tous l'accès aux livres et enfin fournir aux écrivains les conditions nécessaires à leur expression. Le responsable a ensuite déployé l'argumentaire peu enthousiaste à une réglementation qui est celui du Conseil fédéral. Depuis l'abandon du Sammelrevers, l'OFC suit l'évolution des prix des best-sellers ainsi que des livres à rotation plus lente (livres spécialisés, jeunesse, etc.) pour constater que l'évolution est faible. Il s'est penché ensuite sur le cas français en pointant le fait que la loi Lang qui a institué le prix réglementé en 1981 n'avait empêché ni la fermeture de librairies ni la concentration du secteur. Et de rappeler aussi que la diversité culturelle, en Suisse, est d'ores et déjà préservée par plusieurs interventions de l'Etat comme l'encouragement à la lecture (1,3 million par an) ou la promotion du livre suisse (6,7 millions). Convaincu que le livre n'est pas un bien de consommation usuelle et qu'il mérite de ce fait une attention toute particulière, Jean-Frédéric Jauslin ne juge pas opportun pour autant de le soustraire même partiellement au mécanisme du marché. Et de conclure que la Suisse, avec ses particularités, est condamnée à faire œuvre d'imagination pour trouver un système de protection qui lui convienne et ne peut importer tel quel aucun modèle étranger.

Jack Lang a ensuite pris la parole avec le brio qui le caractérise pour s'étonner que les arguments avancés aujourd'hui pour discréditer l'intérêt d'instituer un prix du livre réglementé ressemblent point pour point à ceux qu'il entendait en 1981 lorsqu'il s'est battu dans un climat d'hostilité généralisée (de la part des professionnels du livre surtout) pour imposer le système. Vingt-cinq ans plus tard, le consensus autour de la loi ne vacille pas. Elle permet aux libraires, selon son géniteur, de gagner sur les best-sellers l'argent nécessaire au maintien en rayon de livres à vente plus lente. Cette péréquation entre livres à fort succès et livres plus difficiles permettant le maintien d'une offre riche et diversifiée. Internet, toujours selon l'ancien ministre, n'a pas rangé la loi au placard. Pour terminer, Jack Lang s'est étonné de l'attitude des éditeurs français qui majorent leurs prix de façon démesurée pour le marché suisse romand, une situation qu'il ignorait, et leur a adressé des mots peu amènes.

Autre pays à prix réglementé, l'Allemagne, où règne, à écouter Dieter Fallenfels, directeur de l'association professionnelle, une sorte d'idylle entre consommateurs, libraires, éditeurs et le concept de prix fixe. Changement total d'ambiance avec l'Irlande. John Mc Namee est un libraire très drôle et surtout heureux. Son pays n'a plus de prix réglementé du livre depuis 1995 et il connaît depuis les pics d'adrénaline que procure la concurrence sur les prix. Il assure surtout qu'il est devenu beaucoup plus créatif, beaucoup plus proche de ses clients. Et qu'il se bat, jour après jour, avec passion, pour convaincre son quartier que sa librairie détient un livre pour chacun, même pour ceux qui ne lisent pas. La fameuse péréquation dont parlait Jack Lang se réalise ici par une très forte rotation des livres qui se vendent. Il faut faire beaucoup de chiffre pour assurer le maintien du fonds.

La matinée s'est terminée par un tour de table des libraires et éditeurs alémaniques après un an de prix libéralisés. Pour Stefan Fritsch, de l'illustre maison d'édition Diogenes, les prédictions pessimistes se dessinent déjà: le chiffre d'affaires augmente sur cinq titres, sur le reste de l'offre, il baisse. Les prix diminuent, légèrement, sur les best-sellers et augmentent pour les autres. La vente de ses livres a chuté de 40% dans les petites et moyennes librairies qui ne peuvent appliquer de gros rabais. En chœur, petits et grands éditeurs, petits libraires et directeurs de grandes chaînes affirment l'urgente nécessité d'une loi instituant un prix du livre réglementé.