Il y a un peu moins de six mois, l'espoir des professionnels de l'édition de voir un jour la Suisse se doter d'une loi instituant un prix réglementé du livre avait du plomb dans l'aile. Au point que même les plus optimistes ne pariaient pas beaucoup sur les suites de l'initiative en faveur d'une telle loi déposée en 2004 par feu Jean-Philippe Maitre, conseiller national PDC. Dans son discours inaugural du Salon du livre en mai dernier, Pascal Couchepin, ministre de la Culture, opposé au système de prix fixe du livre, avait même annoncé avec aplomb la fin annoncée du projet...

Pascal Couchepin avait parlé trop vite, le prix unique n'est pas mort. La Commission de l'économie et des redevances (CER) du Conseil national avait le pouvoir hier de l'enterrer. Par 14 voix contre 9, les parlementaires ont voté oui à la poursuite des travaux et à l'élaboration d'un projet de loi. En décembre, le plénum du Conseil national entérinera ou pas ce vote. Si le oui l'emporte, la CER établira pour janvier les points clés à introduire dans la loi. L'élaboration du projet de loi suivra ensuite son cours, lentement...

Pour Dominique de Buman, conseiller national PDC, qui poursuit l'engagement de Jean-Philippe Maitre, le vote d'hier est une «très belle étape». «Les débats ont été vifs mais le vote est plus net que prévu. Le débat reste malheureusement idéologique. Le libéralisme invoqué par les opposants au prix unique du livre est un libéralisme dogmatique à courte vue. En fait, dans le secteur du livre, la déréglementation ne sert pas une vraie économie libérale puisqu'elle entraîne un appauvrissement de l'offre et réduit les canaux de diffusion.» La majorité, PDC, Socialistes et Verts, affirme l'urgence de légiférer dans le domaine pour favoriser la diversité de l'offre éditoriale. Elle a rappelé au cours des débats que jusqu'à 50% des achats en librairies sont spontanés. Si la surface d'exposition des livres diminue, les ventes des ouvrages peu connus et plus marginaux baisseront.

Les opposants, l'UDC et les radicaux, doutent pour leur part que le prix unique permette d'atteindre les objectifs culturels annoncés. La concentration du réseau des librairies est une tendance lourde sur laquelle le prix unique du livre ne pourra pas grand-chose. Aux libraires indépendants de trouver les niches de spécialisation qui leur permettent de survivre, énoncent-ils. Et d'avancer l'exemple de la Grande Bretagne qui a abandonné le système de prix fixe en 1996 et où le marché du livre ne connaîtrait pas de fléchissement majeur.

Pour Marlyse Pietri, éditrice de Zoé à Genève, le débat a enfin pris de la hauteur: «Ces dernières semaines, on a quitté le niveau boutiquier pour poser la question centrale qui est celle de la diversité culturelle. Veut-on oui ou non protéger le livre qui est au cœur de notre culture? La Suisse ne peut pas rester entourée par deux grands pays du livre que sont l'Allemagne et la France, deux pays qui ont un prix fixe du livre, et faire comme si de rien n'était. Le fait que des grands éditeurs parisiens comme Gallimard et le Seuil aient signé notre Manifeste et clairement affirmé qu'ils ne pourraient pas offrir le catalogue qui est le leur sans le prix unique a compté dans l'évolution du débat.»

Un débat qui ne fait que commencer. Il sera intéressant de voir si le vote des radicaux évoluera d'ici à janvier. Intéressant d'observer aussi l'attitude du Conseil fédéral qui, jusqu'ici, ne s'est pas vraiment montré participatif. Au point de refuser l'aide à l'élaboration du projet de loi, ce que la loi lui permet de faire dans le cadre d'une initiative. Un légalisme qui traduit le peu d'enthousiasme de l'exécutif à voir une telle loi aboutir un jour. Le refus du Conseil fédéral a en effet considérablement retardé les travaux des parlementaires.