Face aux atrocités commises par Daech sur leurs territoires de Syrie et d’Irak, et dans leurs actions terroristes à l’étranger, le monde musulman, premier visé d’ailleurs, rejette avec horreur cette manifestation politico-théologique monstrueuse qui lui semble parfaitement étrangère à l’islam. Chez nous, de nombreux intellectuels reprennent cette antienne après chaque éclat de bombe: «rien à voir avec l’islam», «ce ne sont pas de vrais musulmans»! On en oublierait que Daech a fondé un califat et se réclame de l’islam.

Dans un essai percutant intitulé «Les Musulmans au défi de Daech», Mahmoud Hussein estime que les musulmans devraient contre-attaquer par un «procès en bonne et due forme contre Daech». Mahmoud Hussein? Le nom de code de deux intellectuels français d’origine égyptienne, Bahgat El Nadi (né en 1936) et Adel Rifaat (né en 1938), auteurs d’essais comme «Penser le Coran» (Grasset 2009) et «Ce que le Coran ne dit pas» (Grasset 2013).

Deux heures

On l’aura compris au premier coup d’œil, le duo Mahmoud Hussein fait partie de cette petite avant-garde réformiste encore trop minoritaire qui se bat contre une vision intégriste et littéraliste de l’islam. Leur idée dans ce petit livre qui se lit en moins de deux heures: traîner «l’état islamique» devant le tribunal des idées et mettre en accusation toute la perspective obscurantiste de l’islam qui sévit depuis des décennies, voire des siècles.

Comment? En déjouant ce dogme pour l’heure indéboulonnable selon lequel, le Coran étant la parole de Dieu, tous ses versets sont imprescriptibles. Les deux auteurs en sont convaincus, ce n’est qu’ainsi que les musulmans du monde entier se libéreront d’un corset théologique qui les étouffe.

L’antitode est dans le texte

Le fait qu’il y ait des versets du Coran qui soient sacrés et d’autres moins, n’est pas une invention des ennemis de l’islam. L’idée d’un Coran imprescriptible provient d’un affrontement, sous l’empire des Abbassides au IXe siècle – soit 200 ans après la mort du prophète – entre deux courants théologiques: celui des mu’tazilites, qui prônaient une lecture rationnelle et novatrice du Coran, et celui des traditionalistes. Inutile de dire qui a gagné la bataille! Et ce n’est qu’au XIXe siècle qu’un nouveau courant réformiste a pu renaître, avant d’être à son tour jugulé par le puissant courant wahhabite saoudien. Contrairement à ce que soutient par exemple Etienne Barillier dans «Vertige de la force» (Buchet-Chastel, voir LT du 1er avril 2016), le Coran n’est pas figé dès le départ dans un horizon sacré indépassable…

Il existe donc un antidote, et il se trouve… dans le Coran lui-même, les hadiths (dits du prophète) et la sîra, ou biographie du messager de Dieu racontée par ses compagnons. Cette «chronique de la vie du prophète», dont il existe plusieurs versions, est apparue dès le premier siècle de l’islam pour permettre aux fidèles de mieux comprendre les versets du Coran, de les situer dans leur contexte.

Critiquer n’est pas trahir

Selon le duo Mahmoud Hussein, une lecture rationnelle et comparative de ces textes rend au texte sacré sa cohérence, et surtout permet de discerner les propos qui tiennent d’un contexte historique particulier de ceux qui ont valeur d’absolu. Le Coran sépare donc la Parole de Dieu des circonstances de sa dictée. Contre l’idée d’un islam incréé, anhistorique et dont chaque mot est sacré, la al-sîra met en scène un Dieu capable de changer ses propres versets pour les remplacer par d’autres, plus justes.

Vingt hommes endurants ne suffisent pas à venir à bout de 200 infidèles, comme le suggérait le Très-Haut dans sa Révélation? Qu’à cela ne tienne, Dieu, «ayant considéré leur faiblesse» renfloue la troupe: 100 musulmans vaincront sans peine 200 ennemis de l’islam! De même, après avoir interdit à ses fidèles de visiter leur femme pendant les nuits du ramadan, Dieu abroge la règle, qui paraissait trop stricte aux compagnons…

Temps humain

Une lecture critique et rationnelle permet aussi de comprendre pourquoi, dans le Coran, on invoque ici la violence contre les juifs et les païens, alors que là on défend de verser leur sang: à nouveau, les jeux d’alliance et de rupture dans les années de conquête de la Péninsule arabique viennent rappeler que tout texte sacré est façonné dans le temps humain: de quoi déplaire tant à Montesquieu pour qui «la religion mahométane ne parle que de glaive», qu’aux islamistes qui verrouillent toute tentative de lecture raisonnable.

«On ne peut pas – on ne doit pas lire le Coran – comme si chacun de ses versets incorporait la divinité de Dieu, comme si la moindre distanciation représentait une trahison vis-à-vis de lui», concluent les deux auteurs, qui espèrent que cette «réfutation radicale» du fondamentalisme incarné à outrance par le projet Daech serve à agir, par-delà l’existence de ce prétendu Califat, comme vaccin contre l’intolérance et l’intégrisme, cette «maladie de l’islam» (Abdelwahhab Meddeb), qui nie l’héritage des Lumières et se complaît dans un retour à un VIIe siècle statique et fantasmé.


Mahmoud Hussein, «Les Musulmans au défi de Daech», Gallimard, 82 p.