L'exposition au Musée d'art et d'histoire de Genève d'une quarantaine de sculptures d'Auguste de Niederhäusern, dit Rodo, complétée de dessins, de quelques lettres et photographies, bénéficie d'une lumière latérale dispensée par les fenêtres. Cet éclairage favorise le jeu des ombres et se révèle adéquat pour une exposition de sculpture – comme l'institution genevoise n'en avait plus connue depuis la manifestation dédiée à James Pradier en 1985.

«Que vous faut-il donc à Genève pour que, sortant de la funeste légende, je vous apparaisse comme je dois: sculpteur, comme l'Autre, peintre? Quand voudrez-vous bien me sortir une fois pour toutes de l'ornière où je suis embourbé faute d'une commande ou d'un achat sérieux», écrivait Rodo en 1912, soit l'année précédant sa mort. L'exposition genevoise documente et tend à contrer, fût-ce bien tard, la destinée de malchanceux qui fut celle de l'artiste, qui mourut dans la misère, reconnu à sa juste valeur ni en France, où il avait fait carrière, ni dans son pays d'origine.

Artiste de transition

Les projets avortés sont plus nombreux que les commandes abouties, et cette réputation de spécialiste du non finito, due aussi bien au défaut de soutien officiel que d'une tendance personnelle à l'utopie, a desservi le sculpteur. La présente exposition, élément porteur qui marque la sortie du catalogue raisonné de Rodo, devrait contribuer à sortir de l'ombre cet acteur majeur de la sculpture autour de 1900, qu'on a pu qualifier de «Hodler de la sculpture»; on verra plus judicieusement en cet artiste né en 1863 en Suisse romande un élément de transition entre le lyrisme tourmenté de Rodin et la sculpture moderne proprement dite.

Auteur du catalogue raisonné, l'ancien directeur du Musée d'art et d'histoire de Genève, Claude Lapaire, a exhumé une centaine de dessins, 200 lettres et surtout 120 sculptures inconnues jusqu'ici. L'ouvrage intitulé Rodo, un sculpteur entre la Suisse et Paris, édité par l'Institut suisse pour l'étude de l'art et les Editions Benteli, rappelle le travail ardu qui préside à l'élaboration d'un catalogue raisonné. Celui-ci est le vingtième inscrit au catalogue de l'institut zurichois, et il précède le «projet mammouth» qui conduira à la parution du catalogue raisonné de Hodler.

Les 40 pièces visibles, parmi les quelque 300 sculptures recensées, conduisent d'un groupe à un autre. D'abord le cercle des amis: trois têtes de Hodler, réunies pour la première fois, un Cuno Amiet, un Giovanni Giacometti, un Portrait de Jean-Baptiste Carpeaux, sculpteur parisien important pour les débuts de Rodo, répond à l'ensemble dédié à Verlaine. Et puis, ouvrant véritablement l'exposition, cet Autoportrait de 1905, coupé au niveau des épaules dans la tradition de la Renaissance, où l'artiste, qui penche la tête, semble réfléchir à son art, ou réfléchir son art.

A l'autre bout, les bustes de Verlaine, réalisés de son vivant puis à titre posthume dans le cadre de la commande – effective pour une fois – du monument qui sera inauguré en 1911 au Jardin du Luxembourg, illustrent la double tendance de Rodo: son style rodinien (Rodo a travaillé dans l'atelier de Rodin, qui a continué à le soutenir par la suite), tourmenté et saccadé, des pièces qu'il disait être «faites à coups de poing»; et, en gros à partir de 1905, un modelé plus doux et pur, un «retour à la forme» proche de Bourdelle ou Maillol.

Les œuvres qui relient ces groupes de portraits oscillent aussi entre la mouvance lyrique et symboliste, et une monumentalité prêtée à de grands projets d'art total. Parmi eux, les statuettes qui auraient dû constituer un ensemble destiné à habiller une cheminée dans le château du prince de Wagram sont les plus petites mais peut-être les plus grandes dans la simplicité dramatique. Tandis que le triptyque du Temple de la Mélancolie, qui aurait dû faire face aux Alpes et accueillir des concerts et des récitations, apparaît comme surdimensionné, ce qui contribue d'ailleurs à son pouvoir évocateur.

Comme certaines de ses statues qui restent engluées dans la pierre, à la façon de certaines pièces de Rodin, l'art de Rodo dégage un sentiment de puissance contrariée, de profondeur voilée. Le meilleur de son œuvre, comme le disait le critique Gaspard Valette dès 1896, exprime une tristesse qui «ne nous pénètre si bien que parce qu'elle est très contenue, très naturelle, sans gestes ni attitudes».

Rodo. Auguste de Niederhäusern (1863-1913). Musée d'art et d'histoire (rue Charles-Galland 2, Genève, tél. 022/418 26 00). Ma-di 10-17h. Jusqu'au 5 août.