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Le professeur Cantonneau existe-t-il vraiment?

Tintin est omniprésent en Suisse depuis 1932. Une exposition en fait le tour, à travers parodies et détournements

On ne sait pas si le professeur Paul Cantonneau, de l’Université de Fribourg, était astrophysicien ou archéologue américaniste, mais il est une véritable personnalité à Fribourg. Ses travaux sont régu­lièrement cités dans les biblio­graphies de chercheurs historiens locaux, une rue, l’allée Paul-Canton­neau, a été inaugurée officiellement à Givisiez et sa fille, Astrid Cantonneau, 77 ans, a remis le fonds scientifique de son père aux Archives cantonales lors de la récente Nuit des musées fribourgeoise. Et l’alerte vieille dame a ouvert jeudi l’exposition Tintin à ­Fribourg, à la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU), sous les acclamations.

Mais alors, ce professeur Cantonneau qui apparaît épisodiquement dans les aventures de Tintin, dans L’Etoile mystérieuse, Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil, existe-t-il vraiment? Oui et non! Car, ­malgré son rôle secondaire, il est bien ancré dans l’imaginaire collectif suisse, même s’il n’est qu’un personnage de papier. Il bénéficie de l’extraordinaire engouement intergénérationnel dont jouit Tintin en Suisse (aussi…) et de la manière dont ses lecteurs se le sont appropriés dès 1932, lorsqu’il est apparu dans le très catholique Echo illustré. Cet hebdomadaire romand, qui s’était empressé d’helvétiser le petit reporter «suisse», est d’ailleurs la seule publication au monde qui ait fait paraître, sur plusieurs décennies, la totalité des aventures de Tintin, parfois à plusieurs reprises.

Les liens du créateur de Tintin, Hergé, avec la Suisse romande ont également été étroits et amicaux. Il y a notamment séjourné à plusieurs reprises après la guerre pour fuir son travail et son personnage, lors de ses périodes de dépression. C’est «le paradis sur terre», s’exclamait-il dans une lettre à un ami belge en évoquant les bords du Léman.

C’est cette proximité et la réception de l’œuvre d’Hergé dans nos contrées qu’évoque la passionnante exposition fribourgeoise et l’album-catalogue qui l’accompagne, conçus par l’historien Alain-Jacques Tornare. Celui-ci présente dans ce contexte une large collection et de nombreuses reproductions des Tintin «à part», autrement dit les innombrables hommages, parodies, pastiches, détournements et autres faux ou pirateries, iconoclastes ou respectueux, ou parfois les deux à la fois. Des productions parfois de grande qualité, mais aussi souvent maladroites et mercantiles, qui malmènent le ­mythe et proposent un Tintin «désacralisé, mais bien vivant et humain», selon Alain-Jacques Tornare.

De nombreux auteurs locaux ont participé à la propagation de ce phénomène. A commencer par le dessinateur genevois Exem, incontestablement le plus talentueux et le plus lettré (un de ses dessins est repris pour l’affiche et le catalogue de l’exposition), ou les anarchistes anonymes de L’Enigme du 3e message, un remarquable détournement des Ateliers libertaires de Genève. Et si le classique Tintin en Suisse n’a rien de suisse, il faut aussi citer les membres de l’Atelier du Radock (Mibé, Roulin, Calza, Maret, Sen) ou les dessinateurs de presse Alex, Burki, Barrigue, Herrmann, Pet… Mais Tintin s’est aussi infiltré dans l’inconscient collectif à travers des affiches de fêtes villageoises ou de manifestations sportives, des thèmes de carnavals et de cortèges d’enfants, des t-shirts artisanaux ou même des décorations florales…

Fin connaisseur de Tintin et de sa présence en Suisse, le jeune Fribourgeois Jean Rime, 27 ans, qui est l’auteur d’une brillante analyse dans le catalogue, est tombé dans la marmite tintinophile quand il était petit… C’est par les dessins animés diffusés à la télévision qu’il découvre Tintin, puis son auteur quand il tombe sur un des premiers ouvrages consacrés à Hergé: «Pour moi, Hergé est devenu lui-même un personnage. Et j’ai découvert la carrière de Tintin à L’Echo illustré

A 15 ans, il se lance dans une vaste recherche très documentée sur Les Aventures suisses de Tintin, qu’il diffuse autour de lui. Aujour­d’hui, assistant en littérature française à l’Université de Fribourg, il poursuit ses recherches hergéologiques dans le cadre d’Alpart, l’association des amis suisses de Tintin, dont il est le fondateur et vice-président: «Cela fait partie de mes activités de recherche, tout en étant du divertissement.»

«Comme toutes les lectures de jeunesse, la lecture de Tintin est ­formatrice de l’imaginaire et aide à structurer l’identité du lecteur, ajoute Jean Rime. Et c’est extraordinaire de voir comment l’imaginaire stéréotypé suisse entre en dialogue avec un autre imaginaire qui vient d’ailleurs, en l’occurrence de la Belgique. Imaginez à quel point le ­personnage a dû devenir familier à tout le monde ici pour, par exemple, qu’on retrouve sur les tickets de caisse du café Le Grenette à Fribourg, en 2008, le slogan «Vive le général Alcazar!», De toute évidence, pour les Romands, «Tintin, c’est nous!»

Tintin à Fribourg, dits et interdits, Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, rue Joseph-Piller 2, lu-ve de 8h à 22h, entrée libre, jusqu’au 26 octobre. Dates des visites commentées, conférences et table ronde, jours de fermeture: www.fr.ch/bcuf ou 026 305 13 33.

Tintin s’est aussi infiltré dans l’inconscient collectif romand par des affiches de fêtes villageoises

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