«Parlons sexe!» promet le sous-titre français de Dr Kinsey, sans qu'on sache trop si c'est pour titiller le spectateur ou pour préciser la nature de ses recherches. En Amérique, nul besoin d'une telle précaution, tant il est vrai que les mots Kinsey et sexe sont restés indissociables. A travers un fameux Rapport en deux tomes, Le Comportement sexuel de l'homme (1948) et Le Comportement sexuel de la femme (1953), ce brave professeur d'université avait en effet lâché sur les Etats-Unis une bombe plus puissante que la bombe atomique si l'on en juge par ses retombées. «Il est impossible d'estimer les dommages que ce livre va occasionner à la moralité déjà déclinante de la nation», aurait averti l'évangéliste Billy Graham à la parution du second volume, de loin le plus controversé. Que n'avait-on pas songé plus tôt à tirer un film de ce magnifique sujet?

Biographie d'Alfred Kinsey (1894-1956), le film de Bill Condon présente l'avantage d'être bien plus qu'un «biopic» traditionnel, façon The Aviator. Au portrait du héros et à l'esquisse d'un arrière-fond historique se mêle en effet une réflexion d'ordre sociologique, qui nous fait mesurer le chemin accompli depuis l'époque. Qui pense encore aujourd'hui que la masturbation rend aveugle ou sourd, que le sexe ne doit se pratiquer qu'au sein du couple marié dans la position dite du «missionnaire» ou que l'homosexualité est une déviance rare? En Europe, la psychanalyse, de Freud à Reich, avait déjà fait une partie du travail, mais il aura fallu le positivisme, d'abord empirique puis statistique, d'un Kinsey pour que la «révolution sexuelle» puisse avoir lieu.

Bizarrement structuré, le film débute par le milieu: la formation par Kinsey de ses assistants enquêteurs, avant de se soumettre lui-même à l'interrogatoire. La première partie revient dès lors à un long flash-back qui survole ses années formatrices. On y trouve bien sûr le père-épouvantail, prédicateur puritain qui s'élève déjà contre l'invention de la fermeture Eclair. Plus surprenant, on découvre comment le jeune Kinsey, de zoologue spécialisé dans une espèce rare de guêpes, se mue en pionnier de la sexologie à l'Université de l'Indiana, avec l'appui d'une épouse aimante. Ni l'un ni l'autre n'avait pourtant eu de rapport sexuel avant leur mariage, et c'est donc d'une félicité conjugale singulièrement libératrice qu'est né le grand œuvre de Kinsey.

La seconde partie se concentre sur l'élaboration du fameux Rapport. On y voit un Kinsey de plus en plus aventureux envisager une dizaine de volumes consacrés à toutes les soi-disant perversions. Lorsqu'il reconnaît sa propre bisexualité et décide de passer à l'acte, on saisit mieux l'implication de Bill Condon, cinéaste ouvertement gay, dans ce sujet. Kinsey n'a-t-il pas décriminalisé l'homosexualité à lui tout seul en concluant qu'elle n'était pas contre nature? Heureusement, le film n'en reste pas là et va jusqu'à affronter les contradictions de son héros: non pas sur le plan de sa méthodologie (une question dépassée), mais pour sa tentative d'exclure les sentiments et la morale, comme si la sexualité pouvait leur échapper.

Venu du film d'horreur (Sister Sister, Candyman 2), Condon avait franchi un pas décisif avec un magnifique Gods and Monsters (1998), l'histoire de James Whale, réalisateur homosexuel des premiers Frankenstein. Avec ses airs de doux géant, Liam Neeson suggère à son tour un drôle de mélange entre créateur et créature, mi-Colin Clive mi-Boris Karloff: il incarne Kinsey tout à la fois comme celui qui a ouvert la boîte de Pandore et sa première victime. Expérimentateur sexuel, il en subit les conséquences affectives. Maître discutable, il assiste à la débandade de ses fidèles. Surtout, le retour de l'ordre puritain sous l'ère Eisenhower le frappera de plein fouet, s'arrangeant pour le réduire au silence en coupant ses subsides. Une crainte sans doute partagée par le cinéaste, en ces temps bushiens qui condamnent quasiment son film à l'insuccès.

Seule une mise en scène pas toujours aussi inspirée que le scénario laisse un peu sur sa faim. Autrement, Kinsey ne recule jamais devant la complexité de son sujet, jusqu'à poser cette question clé: nous portons-nous vraiment mieux depuis que le sexe est sorti des chambres à coucher pour s'étaler sur la voie publique? Et le film de conclure de la plus poétique des manières, sous des séquoias, dans une scène joliment dérivée du Vertigo de Hitchcock.