Qui sème le vent récolte la tempête. Après une fausse sortie il y a deux ans, Marco Müller, directeur du festival depuis 1992, s'en va donc, en claquant la porte. Le ton à peu près apaisé de l'annonce à la presse, puis au public sur la Piazza Grande samedi soir, masque difficilement le malaise, après des années de tensions incessantes. Une fin de règne qui contraste singulièrement avec le départ tout en douceur et soigneusement préparé de David Streiff dix ans plus tôt. Voici le Festival international du film de Locarno doublement décapité, momentanément sans directeur et sans président pour préparer l'édition 2001. Un énorme navire sans capitaine, qui donne bien des inquiétudes: est-il encore gouvernable?

Dans l'immédiat, la balle est dans le camp du comité de direction du festival, qui prospecte pour trouver les futurs papables, sans oublier de consulter tous les partenaires, pouvoirs publics subventionneurs et sponsors privés. Si ses quatre membres (Marco Cameroni, consul de Suisse à Milan; Federico Jolli, producteur à la TSI; Tiziana Mona, membre de la direction de la SSR à Berne; Luigi Pedrazzini, conseiller d'Etat tessinois) ne s'attendaient pas à devoir gérer une telle situation de crise, ils devraient savoir se montrer à la hauteur. Leur première tâche: proposer au conseil d'administration, lors de l'assemblée générale convoquée pour le 12 septembre, le nom d'un nouveau président pour remplacer feu Giuseppe Buffi. La nomination d'un successeur à Marco Müller interviendra dans un deuxième temps, d'entente avec ce nouveau président.

Du côté de Berne, on affiche une entière confiance dans ce processus de nominations. Pas question de se substituer aux responsables actuels. David Streiff, actuel directeur de l'Office fédéral de la culture et lui-même prédécesseur de Marco Müller à la tête du festival, est particulièrement bien placé pour connaître les finesses du jeu. «Le président doit assumer les fonctions politiques, stratégiques et de représentation du festival, tandis que le directeur en assure la programmation, tout le côté artistique. Il n'y a tout simplement pas d'autre séparation des tâches possible.» Véritable bombe à retardement, la démission de Marco Müller ne prend pas vraiment au dépourvu, mais le choix du nouveau directeur n'en reste pas moins épineux.

En effet, le profil idéal de ce dernier est chargé. Pour David Streiff, «il faudra quelqu'un qui soit bien introduit dans les différents milieux du cinéma, surtout international, et qui possède leur confiance. Quelqu'un qui ait le goût de la recherche de films, de la programmation, qui sache créer une alchimie entre les films présentés. Quelqu'un enfin qui sache créer une atmosphère de «team». J'insiste que cette personne ne doit pas forcément avoir déjà eu l'expérience de diriger un festival.» Pour Federico Jolli, membre du comité de direction, déjà là au moment de la nomination de Marco Müller: «Il ne s'agit pas de trouver un gestionnaire, un simple garant de la continuité, mais quelqu'un qui présente un véritable projet, comme Marco à son arrivée. Il a su faire preuve d'ouverture, d'enthousiasme à l'idée de confronter toutes sortes de films et a vraiment placé Locarno dans le sillon des grands festivals.»

Si tout le monde s'accorde à reconnaître le talent de programmateur du démissionnaire, son caractère ombrageux et sa capacité rare à pourrir un climat par défaut de communication ne laissent cependant pas que de bons souvenirs. Marc Wehrlin, chef de la section cinéma de l'Office de la culture, résume le sentiment général: «Comme successeur, il faudrait Marco Müller, mais avec un caractère plus facile.» Par contre, personne ne se hasarde à avancer le moindre nom à ce stade. «Rien n'est exclu, même pas une direction bicéphale ou tricéphale de transition, mais ce serait une solution de faiblesse. Nous avons encore bon espoir de trouver une personne qui sache s'imposer», affirme Federico Jolli.

Pour le moment, il n'y aurait donc pas le feu à bord. Les structures sont bien en place et Giuseppe Buffi a su, durant son bref passage à la présidence, donner l'impulsion pour de nouveaux développements – dont un aménagement du rond-point devant le Castello Visconti comme solution de repli en cas de pluie su la Piazza. Mais le temps presse. La programmation en particulier est un travail de longue haleine. Si une rétrospective toute «müllerienne» (consacrée aux cinéastes asiatiques travaillant aux Etats-Unis) est déjà sur les rails, la chasse aux nouveaux films doit commencer au plus tard en janvier. La première année de la nouvelle équipe ne pourra ainsi guère échapper à une impression de transition.