Norma

«Casta Diva», cet air à l'incipit prédestiné, est devenu légendaire grâce à Mireille Mathieu («Donnez-nous mille colombes») mais aussi et surtout Maria Callas, qui en fit son étendard. Quand s'envole sa prière à la «chaste déesse» de la lune, Norma exhale comme une tristesse mystique. C'est qu'elle a perdu sa propre chasteté de prêtresse gauloise en couchant avec l'ennemi et que celui-ci la délaisse pour une novice. Telle Médée, elle ourdit alors une terrible vengeance.

Renée Auphan: «Je n'aurais pas monté cet ouvrage avec n'importe qui. Mais quand j'ai su que June Anderson désirait chanter sa première Norma européenne à Genève, je n'ai pas hésité. Car ici doit triompher le bel canto, le raffinement extrême. Et dans cette optique, elle me semble idéale.»

Du 7 au 26 septembre

La Púrpura de la Rosa

Jamais reprise depuis sa création à Lima en 1701, cette «fête allégorique» possède au moins deux caractéristiques qui font de son exhumation au Bâtiment des Forces-Motrices un événement: il s'agit du premier opéra composé aux Amériques; et son livret a pour auteur rien moins que Calderón. Celui-ci met en poème l'histoire éternelle de Vénus et Adonis, dont les amours excitent la jalousie de Mars jusqu'au drame passionnel. Du sang d'Adonis surgira la «rose pourpre» du titre. Ajoutez à ce canevas une ribambelle de nymphes, gnomes et dragons, incorporez-lui des danses bondissantes, et vous aurez une vague idée de cet opéra-ballet fantasque. Lequel marque aussi l'entrée des instruments baroques dans l'enceinte du Grand Théâtre, puisque Gabriel Garrido et son Ensemble Elyma officieront.

Renée Auphan: «A l'origine, dans l'idée de mêler les disciplines, je voulais programmer un ballet sur de la musique baroque et avec des chanteurs. Là-dessus, Gabriel Garrido m'a parlé du manuscrit de cette Púrpura de la Rosa qu'il était en train de redécouvrir. Ce deuxième spectacle de saison, traditionnellement dansé, sera donc un opéra-ballet. Et c'est la raison pour laquelle la mise en scène en sera assurée par le chorégraphe Oscar Araiz, ancien directeur du ballet du Grand Théâtre.»

Du 1er au 19 octobre

Werther

Faut-il parler d'affinités électives entre Goethe et la France du XIXe? Après que Gounod a transformé Faust en petit-bourgeois du Second Empire, Massenet propose à la IIIe République un Werther mélo en diable. Mais qu'importent les gauchissements du livret: les amours impossibles du jeune homme avec la maternelle Charlotte s'épanchent dans des airs aussi élégants qu'expressifs, une orchestration fière et subtile.

Renée Auphan: «Comme j'adore l'opéra français, que j'avais envie de présenter Werther sans avoir assez d'argent à investir dans une nouvelle production, nous reprenons la mise en scène de Willy Decker que j'avais vue à Amsterdam et qui m'a enchantée. C'est un brin germanique, ce qui n'est pas dénué de sens étant donné l'origine du livret.»

Du 22 octobre au 5 novembre

Aïda

Avant d'être victime de la jalouse Amnéris, de la guerre égypto-éthiopienne et du machiavélisme de son père, Aïda est surtout victime d'un malentendu. En effet, l'opéra blockbuster de Verdi est devenu une pièce d'apparat pour arène antique. Transformé en défilé de costumes exotiques, en cortège «péplumique» avec éléphant et trompettes comme une sorte de Fête des Vignerons italo-égyptienne, il s'agit en réalité d'un ouvrage des plus intimistes. Ses enjeux se développent à l'ombre des colonnes du temple d'Isis ou dans les appartements calfeutrés de la fille du pharaon.

Son canevas? Un traditionnel triangle impossible: la princesse Amnéris aime le général Radamès, qui aime l'esclave Aïda. Laquelle est tiraillée dans un non moins traditionnel conflit amour-devoir. Les scènes en duo abondent donc dans cet opéra à l'exotisme nostalgique, et elles ont bien plus de puissance que les scènes de foule. Car Verdi a confié cette luxuriante partition à des voix de grand format, capables d'allégements aussi confidentiels que les secrets mouvements de l'âme.

Renée Auphan: «Comment marquer le passage à l'an 2000? En programmant l'œuvre la plus populaire du répertoire. D'autant qu'elle n'a plus été jouée ici depuis trente-cinq ans. Avec un nombre record de 14 représentations, cette nouvelle production sera accessible à tous.»

Du 7 au 31 décembre

Così fan tutte

«Ainsi font-elles toutes!» clame-t-on dans ce sublime marivaudage signé Mozart et Da Ponte. Pour arriver à cette conclusion que les femmes sont toutes infidèles, deux jeunes Napolitains guidés par un philosophe cynique ne reculent guère devant l'ignominieux subterfuge: se faisant passer pour des Albanais, ils s'emploient à séduire les cœurs de leurs donzelles. Au risque d'y laisser des plumes. Car sous le travestissement, les âmes se révèlent. Au terme du jeu de dupe, les couples font face à une amère vérité que la musique, ironique et voluptueuse, trahit la première.

Renée Auphan: «Voilà un opéra que je voulais monter avant de quitter mon poste. Et j'avais envie de le voir aux Forces-Motrices. Je ne savais pas si j'en ferais une nouvelle production ou pas. Or quand j'ai découvert celle de Guy Joosten à Anvers, j'ai voulu la faire venir ici. Così est sans doute l'opéra de Mozart que je préfère. J'ai souvent chanté Fiordiligi, mais le rôle m'ennuyait. Je rêvais d'interpréter le personnage de Despina, la soubrette.»

Du 11 au 31 janvier

Pelléas et Mélisande

Debussy a composé une musique de silence et d'immobilité pour le drame de Maeterlinck. Lequel pare d'attributs symbolistes une histoire aussi ancienne que l'Occident: le prince Golaud trouve dans la forêt une «petite fille qui pleure au bord de l'eau». Il l'épouse et la ramène dans le vieillissant royaume d'Allemonde. Mais cette Mélisande aux longs cheveux et au regard triste suscite le trouble de Pelléas, le demi-frère de Golaud. Ils s'aimeront à demi-mots, mourront à mi-voix. Et Golaud se consumera de ne pouvoir saisir «la vérité».

Renée Auphan: «Je mourais d'envie de monter Pelléas et Mélisande. J'ai rarement eu l'occasion d'assembler une distribution qui, sur le papier, me laisse présager autant. Touchons du bois!»

Du 9 au 22 février

Roméo et Juliette

Le mythe immortel des amants de Vérone a inspiré des compositeurs de tous styles et de tous pays. Symphonies, opéras, ballets sont allés puiser leur matière dans ce drame shakespearien. En voici une version sans parole, mais tout en mouvements et en images, en fulgurances et en attendrissements. Pour parer d'une musique qui soit aussi une invitation à la danse la passion tragique de Roméo le Montaigu et Juliette la Capulet, Serge Prokofiev a composé une partition violemment contrastée, parcourue d'un véritable souffle. Devenu un classique des compagnies de danse, ce ballet qui se déploie comme un conte cruel sera présenté à Genève dans la chorégraphie de Jean-Christophe Maillot, créée par les Ballets de Monte-Carlo. Le décor de cette production promet de refléter la structure même de la partition: il est signé Ernest Pignon Ernest.

Renée Auphan: «Dès mon arrivée à Genève, je voulais que le Ballet du Grand Théâtre renoue avec certains titres classiques pourvus de partitions attrayantes et d'arguments compréhensibles, de manière que le public s'y retrouve. Nous avons mis du temps pour y arriver, mais depuis le succès de La Bayadère, je crois que nous y sommes. La programmation de ce Roméo et Juliette venu de Monte-Carlo s'inscrit tout à fait dans cette ligne.»

Du 23 février au 7 mars

Le Barbier de Séville

Dans la Séville de Beaumarchais, les jeunes filles sont rouées et les barbiers futés. Figaro, «factotum de la cité», parviendra en effet à unir le comte Almaviva à la farouche Rosine, enfermée à double tour par un vieux tuteur libidineux. Reprenant l'argument de la pièce qui fit pouffer l'Europe du siècle des Lumières, Rossini y déploie une verve jouissive. Ses ensembles virtuoses et ses crescendi irrésistibles éclatent jusqu'à un orage furieusement théâtral. Sachez que ce chef-d'œuvre aurait été composé, si l'on en croit le compositeur, en onze jours!

Renée Auphan: «Le Barbier de Séville, je l'ai programmé tard parce que j'en ai trouvé une bonne production et qu'il me fallait une œuvre populaire, si possible italienne, entre Pelléas et La Walkyrie. Ce spectacle créé au Teatro de la Maestranza de Séville est très classique, mais la distribution ne l'est pas.»

Du 19 mars au 4 avril

La Walkyrie

Tétralogie, deuxième partie. Munissez-vous d'un arbre généalogique et, comme dans un film de George Lucas, imaginez qu'un résumé de l'épisode précédent défile pendant le tempétueux prélude de La Walkyrie. L'ouvrage se situe plusieurs dizaines d'années après L'Or du Rhin. Il plonge dans l'âme contradictoire et perplexe de Wotan, dieu suprême qui a volé l'anneau de puissance au nain Alberich avant de le céder au géant Fafner.

Pour récupérer cet anneau sans enfreindre la loi, Wotan doit engendrer un héros libre de tout lien avec lui. Il a donc donné naissance à Siegmund et l'a laissé s'endurcir seul, au rude contact des hommes. Il a aussi engendré les Walkyries guerrières, parmi lesquelles sa fille préférée, Brünnhilde. Mais rien ne se passe comme prévu. Siegmund couche avec sa sœur jumelle; la déesse des liens conjugaux, qui est accessoirement la First Lady, en conçoit une grosse colère; et Brünnhilde désobéit à son papa. Tout cela nous vaut une scène finale déchirante, qui clôt l'épisode le plus romantique de la Tétralogie.

Renée Auphan: «J'ai programmé la Tétralogie sur quatre ans, dans l'idée que les abonnés préfèrent entendre quatre opéras répartis dans le temps, plutôt que groupés sur une seule saison. Et cela plaît beaucoup aussi aux deux metteurs en scène, Patrice Caurier et Moshe Leiser.»

Du 16 au 28 mai

Susannah

L'opéra contemporain le plus joué en Amérique est une transposition de l'histoire biblique de Suzanne dans une communauté puritaine du Tennessee. Ou comment la vie de Susannah Polk va devenir un enfer du moment où les anciens du village la surprennent nue dans un ruisseau, et qu'ils en éprouvent une coupable lubricité. Mise au ban de la société, cette jeune fille n'est pas sans rappeler Peter Grimes ou, dans un autre registre, Monica Lewinsky. Carlisle Floyd a composé cet ouvrage en 1955. Il vit encore, mais sa musique cultive un néo-vérisme loin de l'avant-garde, dans des airs au lyrisme capiteux.

Renée Auphan: «Lorsque Samuel Ramey interprétait Méphisto au cours de la dernière saison Gall, je lui ai demandé ce qu'il aurait envie de chanter à Genève. Il a exprimé le désir d'interpréter le rôle du pasteur dans Susannah. Pour vous donner une idée, la première date qui lui convenait, c'était juin 2000, cinq ans plus tard!»

Du 16 au 28 juin