Cinéma

«Les Proies» ou l’amour en temps de guerre

Un soldat blessé trouve refuge dans un pensionnat pour jeunes filles. Sofia Coppola propose le remake d’un fameux film de Don Siegel. Cette histoire violente gorgée de sensualité vénéneuse gagne en élégance ce qu’elle perd en rudesse

En cinq films, The Virgin Suicides, Lost in Translation, Marie-Antoinette, Somewhere et The Bling Ring, Sofia Coppola s’est spécialisée dans les tourments de l’adolescence. Aujourd’hui, la fille de Francis Ford surgit là où on ne l’attendait pas avec Les Proies (The Beguiled), remake d’un fameux film de Don Siegel avec Clint Eastwood, sorti en 1971.

En Virginie, vers la fin de la guerre de Sécession, une petite champignonneuse trouve au fond des bois un soldat nordiste blessé à la jambe. Elle le ramène jusqu’à la pension pour jeunes filles que tient Miss Martha. La communauté féminine est confrontée à un dilemme: livrer le caporal John McBurney aux troupes confédérées ou faire son devoir de chrétien en le soignant. Les femmes optent pour la seconde solution à laquelle se mêle une inavouable attirance pour le mâle alité.

Oiselles affolées

Comparer deux versions d’un même récit que près d’un demi-siècle sépare est intéressant. Don Siegel inscrit son film dans l’histoire en montrant des photos d’archives au générique. L’écran passe à la couleur avec le rouge vif du sang. Sofia Coppola commence dans la brume des sous-bois avec la petite Amy. Cet avatar du Petit Chaperon rouge rencontre le loup et le fait rentrer dans la bergerie.

La deuxième adaptation du roman de Thomas Cullinan ne s’écarte guère de la première. Elle étudie les réactions chimiques que provoque un corps mâle introduit dans un environnement féminin. McBurney fait tourner la tête des tendrons les plus innocents comme celle des adolescentes délurées, telle Alicia (Elle Fanning). Même la sévère directrice, Miss Martha (Geraldine Page, puis Nicole Kidman), et la chaste Edwina (Elizabeth Hartman, puis Kirsten Dunst) succombent à ses charmes. Poli, bienveillant, serviable, il manipule habilement les sentiments, tisonne les pulsions refoulées. Pauvres oiselles affolées: elles couvent un crotale de la pire espèce.

John est un voyou cynique et sans scrupule, prêt à tout pour sauver sa peau. Il fait croire à ses hôtesses qu’il est un adepte de la non-violence, enrôlé de force. Chez Siegel, des flash-back démontrent sa férocité. Quand sa duplicité est avérée (trois femmes attendent sa visite nocturne, les deux délaissées se vengent impitoyablement), il tombe le masque, donne libre cours à sa colère, profère des menaces de mort et tue la tortue d’une fillette.

Fricassée aux champignons

Coutumier d’une violence teintée d’humour noir, Don Siegel (La Nuit des profanateurs de sépulture, L’Inspecteur Harry, L’Evadé d’Alcatraz) confie à son ami Clint Eastwood le rôle du suborneur. Il est remarquable. Sofia Coppola ne dispose que de Colin Farrell, certes excellent, mais dépourvu du sourire ambigu et du charisme carnassier de son prédécesseur.

Dans le rôle de la directrice, Nicole Kidman ne démérite pas. Du haut de ses 50 ans révisés par chirurgie esthétique, elle tient toutefois plus de la mutante que d’une citoyenne du XIXe siècle. Geraldine Page, 47 ans à l’époque, est autrement crédible en femme mûre consumée par des fantasmes inassouvis. En outre, cette matriarche symbolise une sensualité déviante renvoyant à toute une mythologie du Vieux Sud, car elle a enfreint le tabou de l’inceste avec son frère.

Le diable se cache dans les détails. Sofia Coppola réduit le nombre de personnages féminins de neuf à sept. Elle supprime une élève et surtout Hallie, l’esclave noire. Celle qui fait le sale boulot comme laver le blessé, celle qui raille les filles fatiguées de bêcher le potager, un «travail de nègre». John tente de lui faire croire qu’il combat pour elle. Elle n’est pas dupe: farouche, elle pose un regard orgueilleux sur la société blanche et lance au soudard qu’elle préférerait être morte que sienne. Pourquoi la réalisatrice a-t-elle enlevé ce magnifique personnage?

Sinon, il est curieux de constater qu’en cinquante ans, les enfants ont perdu leur innocence: ce n’est plus à Martha d’insinuer que John aime les champignons, c’est la petite Amy qui a l’idée de la fricassée fatale.

Tarte aux pommes

Sigel prend une Déposition de Croix comme référence iconographique pour les fantasmes érotiques du gynécée. Le corps dolent de McBurney est porté par Martha, Edwina et Alicia dans le rôle des trois Marie tandis que, plus nunuches, les gamines de Coppola minaudent «Aimez-vous la tarte aux pommes?».

Le remake aligne des plans très picturaux, splendidement éclairés et savamment composés. Mais les venins qu’il sécrète sont moins virulents que ceux de l’original. Si Coppola réussit à féminiser l’histoire et à remporter le Prix de la mise en scène à Cannes, elle échoue à inscrire sa relecture dans une perspective plus vaste que celles de sept princesses perturbées par un bel et sombre étranger.

Sans chichis, Don Siegel filme la crasse et la sueur. Il fait sentir les horreurs de la guerre et exprime ses convictions antimilitaristes. Il dépeint les soldats en brutes dangereuses, quelle que soit la couleur de leur uniforme, et fait entendre une comptine incitant à ne pas s’enrôler «car la colombe s’envolera et le corbeau viendra».


Les Proies (The Beguiled), de Sofia Coppola (Etats-Unis, 2017), avec Nicole Kidman, Colin Farrell, Kirsten Dunst, Elle Fanning, 1h34

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