Caractères

Promesses de saison

Il y a des livres dont les titres trop beaux ou trop intrigants vous empêchent de les ouvrir

Il y a des livres dont, mystérieusement, il me paraît impossible de dépasser le titre. Ils traînent autour de mon bureau, parfois depuis des années. Chaque fois que je tombe dessus, je me dis que je vais les lire bientôt. Et puis non.

L’idée de les ouvrir revient pourtant d’une année à l’autre. Bizarrement, ce sont des romans dont les titres comportent un nom de saison ou de mois.

L’idée de cette chronique m’est d’ailleurs venue comme ça. En furetant dans les rayons qui sont les miens au journal, je suis retombée sur ce polar, signé Robin Cook – un écrivain anglais dont j’ignore tout sinon qu’il est un homonyme d’un ancien ministre des Affaires étrangères britannique –, qui s’intitule Les mois d’avril sont meurtriers. Son titre est une invention du traducteur, Jean-Bernard Piat. L’original dit de façon moins engageante: The Devil’s Home On Leave.

Toujours est-il qu’avec son titre en français et le retour du printemps, je me sens de nouveau appelée à lire ce livre, dont la première édition date de 1967, et dont une version de poche est parue en Folio policier en 2015. Quatre ans déjà, que le retour des beaux jours réveille ce mois d’avril, potentiellement sanglant.

Je l’ouvre au hasard: «Pour une fois, il ne pleuvait pas, il y avait un pâle soleil, mais un nuage de la couleur d’un costume de banquier filait au-dessus de Waterloo Bridge.» Voilà qui ne m’avance guère. A Londres, avril est donc pluvieux. Pourquoi est-il meurtrier? Cela reste suspendu.

Vers la fin juin, un autre livre, me fait de l’œil. Il est là, d’ailleurs, posé sur ma table, sous un autre livre bien plus récent. Son titre – La traversée de l’été – est magnifique; et fidèle, grâce à sa traductrice Gabrielle Rolin, à l’original de Truman Capote, Summer Crossing. Dès que la température grimpe, j’en relis le quatrième de couverture qui proclame «une passion brève, le temps d’une saison qui échauffe les cœurs». La traversée de l’été est paru en poche chez Grasset, dans sa belle collection rouge vif. C’était en 2016. Trois débuts d’été qu’il me fait signe sans que je m’en saisisse. Je n’ai pas d’excuse valable car le livre est très mince.

Ouvrons-le, lui aussi, pour y débusquer un bout de ciel bleu: «Il lui glissa dans les mains un petit bouquet de violettes. Elle n’eut pas besoin de les regarder pour savoir qu’il les avait volées, comme si elle avait assisté à la scène. Les fleurs contenaient l’été tout entier, avec ses ombres et ses lumières gravées dans les feuilles, et elle en pressa toute la fraîcheur contre sa joue.»

C’est beau. Plein de promesses. Et c’est peut-être à cause de ça, à cause des promesses que les titres de ces livres portent en eux, que je n’arrive pas à les lire. Certes ni l’un ni l’autre ne me sont indispensables. Et puis, je l’avoue, j’ai un peu peur d’être déçue. Je pense, à tort ou à raison, qu’avril est plus cruel dans mes rêveries que sur le papier; et que la traversée de l’été est aussi, et surtout, celle d’une saison chaude imaginaire et parfaite, qui contiendrait tous les étés. Et tant que je n’ai pas lu ces livres, leurs promesses restent intactes.

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