Le Centre Pompidou a eu 30 ans le 31 janvier dernier. Sa silhouette est l'un des signaux de Paris avec la Tour Eiffel, la Pyramide du Louvre, le Dôme des Invalides ou l'Arc de Triomphe. Plus personne ne s'offusque de sa tuyauterie apparente à l'arrière du bâtiment, de son escalator en façade, de sa couleur bleue et de son style high-tech à quelques pas des hôtels particuliers du XVIIe et du XVIIIe siècle dans le quartier du Marais. Depuis son inauguration en 1977, d'innombrables musées, à l'architecture tout aussi audacieuse, ont été construits sur toute la planète et on en a installé jusque dans des usines désaffectées, comme le musée d'art contemporain de Bâle en 1980 et plus récemment celui de Genève.

Il y a trente-huit ans, quand Georges Pompidou décide, peu après son élection à la présidence de la République, de faire construire à Paris un musée d'art moderne et contemporain il ne sait pas encore qu'il va déclencher la tempête et il est probable qu'il s'en moque. Georges Pompidou est un amateur d'art qui court les galeries et les ateliers. Il va introduire l'art contemporain et le design sous les plafonds dorés de l'Elysée. Il constate que les équipements culturels nationaux sont en retard, et que ce retard nourrit la réputation d'un déclin (déjà!) de la création française. Il connaît la Fondation Guggenheim de New York qui a été le premier des grands gestes architecturaux pour un musée d'après-guerre en 1959. Avec son projet de centre culturel polyvalent, réunissant au même endroit les arts plastiques, l'architecture, le design, la musique, le cinéma et les arts vivants au cœur de Paris, Georges Pompidou va mécontenter tous ceux qui préfèrent cultiver leur jardin derrière des haies touffues. Il va les contraindre à travailler ensemble et surtout à mettre leurs ressources en commun.

A l'époque on parle d'interdisciplinarité. Mais c'est une chose d'en parler, et une autre de la pratiquer. Dans son dessein, le politicien qui a tenu la boutique France pendant le mois de mai 68 va être servi par l'esprit d'un mouvement qu'il avait combattu et par les circonstances. Paris, qui manque cruellement d'un musée d'art moderne ambitieux, manque aussi d'une bibliothèque publique. Il existe un projet, porté par quelques individus qui travaillent à la Bibliothèque nationale, mais ce projet végète parce qu'on ne lui trouve pas d'emplacement dans la ville. L'année 1969, c'est aussi la fin des Halles centrales et leur départ à Rungis dans la banlieue sud de Paris. Il y a dans cette zone des projets d'urbanisme contradictoires et des terrains qui se libèrent. Notamment, à l'est des anciennes Halles, un espace vide sur le plateau Beaubourg que l'Etat s'empresse d'acquérir.

Georges Pompidou n'est pas un pragmatique. Il réunit autour de lui les artistes et les responsables de musées qu'il apprécie, le musicien Pierre Boulez, le directeur du musée des Arts décoratifs qui secoue depuis des années la routine et défend le design en France... La polyvalence viendra avec eux et avec la fameuse bibliothèque publique dont la fréquentation et les files d'attente menaceront de provoquer la ruine de Beaubourg (il a fallu en modifier complètement les accès en l'an 2000). Œuvre de circonstances, fruit de la culture personnelle du président, produit de l'esprit du temps, la nouveauté du Centre Pompidou vient aussi d'un jury présidé par un ingénieur de génie, Jean Prouvé, infatigable défenseur de l'architecture industrialisée; ce jury attribuera le marché à deux jeunes architectes, Renzo Piano et Richard Rogers, qui appliqueront le principe des grandes surfaces commerciales où l'on dégage le plus d'espace intérieur sur des plateaux modulables en rejetant les circulations à l'extérieur ou dans un coin du bâtiment.

Beaubourg provoquera la colère. Les quolibets fusent dans l'édicule où est exposée la maquette à deux pas du chantier. Certains donateurs du Musée national d'art moderne qui végète au Palais de Tokyo sur la colline de Chaillot dans des locaux trop étroits, inadaptés, et avec un budget d'acquisition exsangue, refusent d'abord sous divers prétextes le transfert des œuvres qu'ils ont confiées à l'Etat. Et le nouveau président, Valéry Giscard d'Estaing, qui a succédé à Pompidou après son décès, n'est pas un foudre de modernité dans le domaine des arts. La machine tousse, menace de s'arrêter, mais repart. Dès son inauguration, la nouvelle institution attire la foule avec des expositions d'un genre nouveau qui mélangent les modes d'expression et s'ouvrent au reste du monde (Paris-New York, Paris-Moscou, par exemple). Elle dispose de budgets qui permettent enfin à la France d'acquérir des œuvres modernes et contemporaines et elle attire les dons et les dations (la collection d'un peu plus de 15000 objets de 1977 en comptera bientôt 60000).

En 1977, le sociologue Jean Baudrillard parlera d'Effet Beaubourg (Editions Galilée) en soulignant le changement qu'implique la naissance de cette institution. L'art et la culture, dans des domaines qui étaient autrefois réservés, deviennent des produits de grande consommation.

Germain Viatte, «Le Centre Pompidou, Les années Beaubourg», Découvertes/Gallimard, 128 p.