Arthur Schopenhauer

L'Art de l'insulte

Textes réunis et présentés par Franco Volpi

Trad. d'Eliane Kaufholz-Messmer

Seuil, 188 p.

Si pour une rencontre entre amis, vous cherchez quelques entames provocantes et propres à animer le débat, vous trouverez sans peine dans les extraits de l'œuvre de Schopenhauer maintenant réunis et traduits sous le titre de L'Art de l'insulte (Die Kunst zu beleidigen, Beck, 2002), un arsenal d'invectives bien senties susceptibles de faire mouche. Car Schopenhauer, pessimiste et misanthrope comme on sait, songe peu à réfréner les sautes d'une humeur noire qui, au gré d'un tempérament sanguin et d'une sensibilité exacerbée, le pousse à pester contre tout et n'importe quoi. Certes, les vitupérations intarissables de cette méchante langue finissent à la longue par lasser. Mais elles peuvent donner pendant un temps raisonnable matière à des joutes oratoires amusantes, moins légères sans doute qu'on ne le croit au premier abord. Et peut-être susciteront-elles même une compréhension non entièrement dépourvue de sympathie à l'endroit des souffrances du philosophe et de quelques-unes de ses allergies.

Bien difficile, par exemple, on l'imagine, pour qui juge comme lui que «l'existence est un épisode du néant» et que «l'unique bonheur est de ne pas naître», de se faire aux «têtes ordinaires dont le monde est bourré», de tolérer «le peuple lourdaud des Allemands» et «la vanité nationale des Français», d'admettre «l'étroitesse animale de certains entendements» et le cours «de la déplorable histoire de la race des bipèdes». Et comment ouvrir un livre quand on estime que «lire, c'est penser avec une tête étrangère au lieu de la sienne», et que les critiques littéraires «prennent leur trompette d'enfant pour la trompette de la renommée»? Des femmes, impitoyablement agressées, aux philosophes, à la nature, la religion, la justice, l'Etat, rien n'apparaît supportable. A moins d'envisager toutes choses comme «une universelle comédie», ce à quoi au bout du compte se résout le philosophe en se libérant de sa douleur dans des diatribes et des envolées aussi plaisantes dans la drôlerie de leurs excès que dans leur vivacité expressive.