Psychanalyse. W.R. Bion. Séminaires cliniques. Textes établis par Francesca Bion. Trad. de Claude Sevestre. Ithaque, 250 p.

Tout le monde sait qu'en grec le nom d'Œdipe veut dire «pied enflé». Ce qu'on sait moins, c'est que oidâ veut dire «je sais».

La tragédie de Sophocle décrit le passage de celui qui ne sait pas à celui qui sait ou qui se sait. Comme elle décrit le prix terrible qu'Œdipe paie pour ce savoir. Le résultat est un savoir tragique et c'est, sans doute, ce qui poussait Hölderlin à écrire que «le roi Œdipe a un œil en trop, peut-être».

On pourrait dire que si le complexe d'Œdipe (parricide et inceste) constitue la pierre angulaire de la psychanalyse freudienne, les développements que celle-ci a reçus de la part de Bion concernent avant tout la sphère du oidâ, du «je sais». Analysant puis disciple et collègue de Melanie Klein, le psychanalyste Wilfred Ruprecht Bion s'est intéressé notamment aux pathologies non névrotiques, ce qui l'a amené à toute une série d'hypothèses sur le fonctionnement de l'appareil psychique de ceux qu'on nomme les patients borderline (cas limites) ou psychotiques.

Très avancé dans sa carrière, il a 78 et 81 ans, W.R. Bion est invité par la Société brésilienne de psychanalyse (laquelle, comme son homologue argentine, est fortement marquée par l'orientation kleinienne). Les entretiens qu'il aura, à cette occasion, avec six analystes furent enregistrés. Ils sont ici transcrits par les soins de sa femme Francesca. Traduits de l'anglais par Claude Sevestre, ils constituent la matière d'un volume important publié aux Editions Ithaque.

Ce qui frappe le plus dans les réponses que W.R. Bion donne aux questions de ses interlocuteurs ou dans les commentaires qu'il fait à leurs récits, c'est l'insistance sur la vérité unique de chaque relation, voire de chaque séance. L'appareil conceptuel semble, sinon discrédité, du moins relégué à un rang inférieur. Bien loin de faire fond sur une ou sur des théories psychanalytiques existantes, Bion semble postuler une sorte d'état de non-savoir - non pas une ignorance, mais au moins un refus de tout savoir préconçu; un état de non-savoir seul susceptible d'ouvrir à un savoir possible. Une autre manière de dire la même chose serait de noter que les réponses qu'il donne tendent toutes à attirer l'attention de son interlocuteur sur le transfert qui l'unit à son patient.

Ces entretiens, souvent brefs, sont saisissants par la densité avec laquelle Bion renvoie l'analyste à son devoir de pensée. Ils témoignent d'un manque de complaisance envers soi (comme envers l'autre) qui, au contraire de ce que suggère François Lévy, le préfacier du volume, se trouve aux antipodes des habitudes de Lacan.