Vendredi soir, l'atmosphère était tendue dans la Basilique Notre-Dame. Des intermittents du spectacle ont pris en otage le bâtiment. A 21 h, les portes étaient toujours closes. Le public attendait patiemment dehors, tandis que les négociations évoluaient à l'intérieur du bâtiment. Huées, cris de protestation lorsque le directeur administratif a prié les festivaliers de prendre leur mal en patience. 60 à 80 intermittents voulaient faire passer un communiqué sur France Musiques qui retransmettait le concert en direct. Radio France a refusé d'entrer en matière. Pris de panique devant les protestations du public, les intermittents ont quitté la basilique par une sortie de côté, escortés par la police.

C'est donc après une heure et demie d'attente que le concert a commencé. L'air exténué, quelque peu agacé, René Jacobs en a profité pour insuffler une charge dramatique passionnante au Belshazzar de Händel. Un oratorio aux proportions gigantesques, qui narre la prise de Babylone par les Perses. Tout l'art de Händel éclate dans ces fugues grandioses qui jalonnent les chœurs, dans l'épaisseur psychologique des personnages.

Au cœur de l'intrigue, le conflit entre Belshazzar, roi de Babylone, et sa mère Nicrotis, qui le met en garde contre l'invasion perse. Ténor au timbre clair, Kobie van Rensburg campe un roi fanfaron. Si Annette Dasch paraît jeune pour son rôle (Nicrotis), c'est une voix fraîche, ample, gorgée d'émotion, qui se joue des vocalises avec une facilité déconcertante. S'y oppose le timbre grave, presque masculin de Marijana Mijanovic (le prophète Daniel). Seul Henry Waddington (Gobrias) paraît terne, face à une Monica Groop (Cyrus) qui gagne en éclat au fil de la soirée. René Jacobs fait preuve de son flair habituel, en particulier pour le choix des tempi. Aucune précipitation, la musique respire avec naturel et noblesse.

Voilà qui tranche avec le concert d'Emmanuelle Haïm consacré au motet français à la cour de Louis XIV. Couleurs en demi-teintes, dissonances suaves, en particulier dans ce Magdalena lugens de Charpentier, chanté avec une ferveur toute théâtrale par Françoise Masset. Alternant orgue positif et clavecin, Emmanuelle Haïm anime le dialogue entre les trois voix solistes. Ces voix paraissent un peu déséquilibrées. C'est que leur timbre ne se marie pas idéalement: au soprano radieux de Jaël Azzaretti s'oppose la voix plus rentrée de Bertrand Chuberre. Mais peu importe, l'esprit est là, et les voix trouvent enfin une osmose au fil de ces motets de compositeurs parfois peu connus, qu'on découvre avec délice.