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Comment la pudeur érotisa le monde

Spécialiste de la Renaissance, Dominique Brancher raconte les ambivalences de cette passion, que l’Occident embrasse avec un élan équivoque à partir du XVIe siècle

La pudeur, c’est une passion. La preuve? Elle fait rougir et transpirer ceux qui en sont atteints, faisait remarquer Aristote. La preuve, aussi: chercheuse à l’Université de Bâle, spécialisée – entre autres – dans l’histoire littéraire des savoirs et dans celle de l’obscénité à la Renaissance, Dominique Brancher lui consacre 905 pages passionnantes et passionnées.

Le livre, à vrai dire, devait paraître trois semaines plus tôt. La chaleur estivale est venue compliquer sa fabrication, en faisant fondre la colle qui devait fixer un élément de sa couverture: une tête de diable placée à l’entrecuisse d’un corps de femme, qu’on est convié à dénuder en manipulant une tirette. La trouvaille réplique un procédé qui fit fureur au XVIe siècle dans les «feuilles anatomiques ouvrantes» – on manœuvre sur les parties sexuelles pour actionner le dispositif, la peau et la chair s’écartent, les entrailles se dévoilent – et qui nous introduit dans une forêt de doubles jeux: les Equivoques de la pudeur, qu’annonce le titre. Nous voilà fixés: prenons garde à «l’attrait de ce dispositif qui souscrit à l’honnêteté pour mieux la pervertir»…

Vénus indiennes, «sucrées» européennes

On est donc au XVIe siècle. L’Europe est engagée dans la découverte conquérante du monde via ses navigateurs et dans la redécouverte de la pensée antique via ses érudits. L’exploration des continents lointains fournit son lot de bizarreries sexuelles, réelles ou fantasmées. Les Cafres du Mozambique, écrit Henry Laurent en 1610, coupent le pénis des ennemis capturés et le font sécher: «Les filles et les épouses s’en servent pour ornement qu’elles mettent sur leur poitrine et autour de leur cou.» Chez les Malabariens du sud de l’Inde, révèle Nicolas de Cholières dans sa luxuriante Forest nuptiale (1595), «la femme est celle qui monte, et l’homme qui tient le dessous»: une position proscrite aux chrétiens depuis Thomas d’Aquin.

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Bon nombre de ces «sauvages» se promènent par ailleurs plus ou moins nus. Ce qui a pour effet, selon l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry (1578), de rendre la femme autochtone «beaucoup moins attrayante» que les «femmes et filles de par-deçà» (c’est-à-dire de chez nous), car ces dernières sont parées d’«attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillez, grands collets fraisez, vertugales, robbes sur robbes et autres infinies bagatelles». C’est ainsi que «la nudité des Vénus indiennes laisse mesurer les débauches vestimentaires des "sucrées" européennes», commente Dominique Brancher. Une chose semblable se passe avec «la statue de la Justice dressée en 1575 au pied de la tombe du pape Paolo III dans la basilique de Saint-Pierre à Rome», relève l’auteure: «A partir du moment où le pape fait recouvrir, en 1595, la bella donna d’une tunique de bronze, la curiosité des visiteurs se décuple et le cœur des jeunes hommes s’enflamme – surtout quand on découvre que le vêtement est amovible.»

La pudeur, est-ce une vertu ou un vice?

Pendant ce temps, les érudits discutent: la pudeur, est-ce la même chose que la honte? Est-ce une passion naturelle et universelle? Si elle échoit à l’humanité après le péché originel, pourquoi les Indiens Tupi ne l’éprouvent-ils pas? Et surtout, est-elle une vertu ou un vice? On se le demande. Par exemple, face à l’impératif de vérité nue qu’implique le sacrement de la confession, «c’est le diable qui orchestre la pudeur calamiteuse du pécheur»: il faut alors «libérer la langue trop pudique» de ce dernier pour qu’il se livre. Plus fondamentalement, on soupçonne la pudeur d’être vicieuse parce qu’on constate qu’elle excite le désir – de savoir, de voir, de toucher du doigt, de jouir.

Les saintes femmes sont dépeintes si lascivement qu’elles incitent à la volupté

Ce qui se tisse ainsi, et que Dominique Brancher met au jour, c’est donc un vaste mouvement d’érotisation rendu possible, paradoxalement, par la pudeur. Erotisation de la nudité, de la chair, de l’organe sexuel lui-même. Au Moyen Age, la représentation de celui-ci avait en effet d’autres fonctions: une visée apotropaïque, par exemple, c’est-à-dire de conjuration du mauvais sort. En réduisant le sexe «à son pôle sensuel et érotique», l’Eglise favorise, à son corps défendant, «la naissance de la pornographie». Quant aux nombreux traités médicaux consacrés aux «contrepoisons au venin de l’amour» et à la façon de «désenvoûter les victimes d’Eros», ils propagent le mal qu’ils affichent de combattre, car leur prose aimantée par la chair ne peut qu’exciter le désir.

La frottaison de saint Foutin

L’imagerie religieuse n’échappe pas à cette érotisation généralisée: elle en est même l’un des premiers maillons. Du côté des dévotions populaires, on vénère les effigies de quelques «faux-saints» aux noms suggestifs – «saint Greluchon, saint Phallier, saint Foutin» – qui sont «censés favoriser la fécondité des femmes» à condition de se frotter de façon scabreuse contre leur statue, voire de courir nues autour de leur autel. Du côté des autorités religieuses, on s’inquiète des «images scandaleuses de la Vierge» et on dépêche un expert, dans la Strasbourg de 1511, pour voir si, oui ou non, «les seins mariaux sont bien dénudés». Pour le réformateur Ulrich Zwingli, «les saintes femmes sont dépeintes si lascivement qu’elles incitent à la volupté». Et son confrère Martin Bucer consigne en 1520 l’aveu suivant: «J’ai souvent eu des pensées coupables en regardant des images de femmes posées sur l’autel.»

Le quidam qui s’excite devant une image sacrée est-il coupable de son émoi? A-t-il, comme on dit, l’esprit mal tourné? Ou a-t-il été atteint par une intention inavouée de l’artiste? Sur les motivation plus ou moins pudiques à l’œuvre dans l’imagerie religieuse, Dominique Brancher ne s’attarde pas. Elle met en revanche au jour les complicités dissimulées dans le dévergondage à grande échelle qui se déploie, sans dire son nom, dans les traités anatomiques illustrés, en plein boom commercial sur le marché de l’imprimé.

Médecine pornographique

Tout concourt dans ces ouvrages à brouiller les frontières entre médecine et pornographie. Les sources iconographiques, pour commencer. L’anatomiste Charles Estienne, dans La Dissection des parties du corps humain (1546), recycle un fonds d’estampes érotiques représentant originellement des «lascives courtisanes» pour réaliser ses planches consacrées aux organes reproducteurs féminins (voir l’image ci-contre). Deuxième élément: le dispositif à succès des feuilles ouvrantes, que le livre de Dominique Brancher reprend dans sa couverture: «Désir corporel et désir de connaissance se confondent. C’est en vertu de sa nature libidinale, héritage du péché originel, que le spectateur est amené à soulever les feuilles de figuier pour accéder à la vérité anatomique.» L’érotisation est enfin un effet de l’écriture – celui d’un style qui titille par ses évitements verbaux, car, en matière de mots, «le couvert peut inviter à un déshabillage interprétatif plus excitant que le terme littéral».

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Reste à relever – ce n’est pas un détail – que tout cela est puissamment genré, c’est-à-dire construit selon les différences attribuées aux genres. L’un des enjeux majeurs est bien la «possession patriarcale du corps des femmes». Or celles-ci sont envisagées de manière contradictoire: naturellement pudiques, on les considère en même temps sexuellement insatiables, car dirigées par les exigences de leur matrice, qu’on décrit alors comme un animal incontrôlable. Comme ce sera le cas pour Freud trois ou quatre siècles plus tard, la science de la pudeur achève ainsi, face aux femmes, de s’emmêler les pinceaux.


«Equivoques de la pudeur. Fabrique d’une passion à la Renaissance», Dominique Brancher, Droz, 905 p, 2015

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