bibliographie

Par pudeur, Jacqueline de Romilly voulait que «Jeanne» ne soit publié qu’après sa mort

L’helléniste émérite a écrit un livre à la gloire de sa mère, Jeanne Malvoisin, romancière et dramaturge qui connut un certain succès entre les deux guerres. Elle frôla même le Goncourt. Mais sa fille n’a jamais lu un seul de ses livres

Genre: Biographie
Qui ? Jacqueline de Romilly
Titre: Jeanne
Chez qui ? Editions de Fallois, 250 p.

Avant d’être l’extraordinaire vieille dame toute plissée au sourire radieux disparue en décembre 2010, Jacqueline de Romilly a été une petite fille. On l’avait presque oublié. On le découvre dans Jeanne, qui célèbre sa mère, Jeanne Maxime-David, dite Malvoisin. Par ricochet, cette biographie révèle aussi beaucoup de la vie de celle qui allait devenir la seconde femme à entrer à l’Académie française.

Jeanne est un livre à la fois terriblement attachant et complètement bizarre. Attachant parce que bizarre.

D’abord en raison de son mode de production. Ecrit en 1977, un an après la disparition de sa mère, Jacqueline de Romilly en fit imprimer quelques exemplaires à compte d’auteur pour les donner à ses amis. Par pudeur, l’helléniste refusa que soit rendu public ce texte et chargea son éditeur Bernard de Fallois de le publier après sa mort.

C’est donc un livre doublement posthume: une fille écrit sur sa mère qui n’est plus, une biographie que nous ne pourrons lire que lorsqu’elle ne sera plus non plus. Comme si ce livre avait vocation de caveau familial, pour elles, la mère et la fille, dernières d’une lignée éteinte. Mais surtout valeur de symbole, l’une et l’autre ayant vécu dans et pour les livres.

Si on connaît l’œuvre de Jacqueline, on ne connaît pas celle de Jeanne, romancière et dramaturge, qui remporta un certain succès entre les deux guerres. Elle frôla même le Goncourt avec Amélie. Mais l’histoire n’a rien retenu d’elle. C’est une des raisons de ce livre: réparer cette injustice, faire revenir sa mère au temps de sa gloire. Au moment où Jeanne, 87 ans, doit s’en remettre au diagnostic brutal d’un médecin, sa fille écrit: «Il ne savait pas que c’était Jeanne, ou ce qu’était Jeanne: il croyait soigner, je pense, une vieille femme sourde et stupide, à charge des siens.» Alors que Jeanne fut tout l’inverse, une femme aux dons multiples, intelligente, d’une gaîté jamais mise en défaut, du moins devant sa fille, élégante, tendre avec les faibles et narquoise avec les forts, débrouillarde même au cœur de la guerre où elle protégea sa fille et son beau-fils, d’origine juive, douée pour l’amitié et séduisante au point de se faire aimer à 50 ans de celui que la mère et la fille avaient surnommé affectueusement le Brigand. Jamais nommé dans le livre, et encore peu connu au moment où il entre dans la vie de Jeanne, il s’agit du fameux chef d’orchestre Charles Munch.

La Deuxième Guerre hélas séparera les amants, comme la première avait déjà privé Jeanne de son mari, Maxime David, professeur de philosophie tombé au front. Jeune veuve de guerre, elle doit alors se débrouiller seule, avec une petite fille de 16 mois. Elle se promet de lui faire la vie belle et confortable, elle jure de ne lui apporter que gaîté et fantaisie, de lui faire oublier la mort.

Bizarre et attachante aussi cette piété filiale sans faille, probablement encore exaltée par une sorte de mea culpa. «Je recevais tout. Je ne m’en étonnais pas. Je n’imaginais pas que Jeanne pût souhaiter d’autre compagnie que la mienne.» Sévère avec elle-même, Jacqueline de Romilly s’en veut de n’avoir pas assez considéré, surtout intellectuellement, cette femme qui, hormis sa fille, avait une autre passion: écrire. Publiée chez Grasset, Jeanne Malvoisin fut considérée comme une vraie femme de lettres dans les années 30. Elle vécut en partie de sa plume – et d’un infaillible sens des affaires qui lui inspira de vendre des actions alors que tous ses amis l’en dissuadaient. Mais, de retour à Paris après la guerre, son style paraîtra démodé. Elle continue pourtant inlassablement d’écrire, notamment une centaine de pièces pour la radio. Elle deviendra même traductrice de polars anglais, elle qui n’en parlait pas un mot. Elle s’aide d’un dictionnaire et les éditeurs sont ravis. Jamais personne n’a vu la supercherie. Jeanne avait le sens du texte.

Jacqueline de Romilly cite abondamment les élogieuses coupures de presse de l’époque, avec une fierté teintée de tristesse car elle, sa fille, n’a jamais pris le temps de lire les œuvres de sa mère, trop occupée à mener sa propre carrière. Carrière d’ailleurs qu’elle lui doit en grande partie. Un jour qu’elle se promenait au bord de la Seine, Jeanne tombe sur un livre de grec. Elle l’achète et l’offre à sa fille avec ces mots: «Il serait bon que tu fasses un peu de grec pour les vacances…». «Et j’ai ainsi appris à connaître Thucydide, sur l’œuvre duquel je ne cesserai plus de travailler pendant un demi-siècle», écrit-elle.

Comment alors célébrer et rendre justice à cette «mère veilleuse» à qui elle doit tant? En faisant de Jeanne un vrai personnage romanesque. Oui, Jeanne fut exemplaire, une figure de femme française du début du XXe siècle tout à fait exceptionnelle. Jacqueline de Romilly l’a compris un peu trop tard. Ces deux derniers mots reviennent d’ailleurs sans cesse. Jeanne est aussi un livre de regrets. Il n’en est que plus bouleversant.

,

Ce que disait Jacquelinede Romilly au «Figaro», quelques mois avant sa mort en décembre 2010, à 97 ans

«Je vis dans une forme de brume, avec une certaine surdité. J’entends en général pas trop mal les voix d’hommes, je ne perçois plus celles des femmes. Techniquement, c’est une question de fréquence. Comme quoi, il n’y a pas de parité!»
Publicité