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Traductions

La pudeur et l’ironie de Robert Walser

«Petite Prose» et «Au Bureau», deux nouvelles traductions de texte publiés à l’aube du XXe siècles paraissent aux éditions Zoé

Genre: Proses
Qui ? Robert Walser
Titre: Petite Prose
Postface de Peter Utz
Langue: Trad. de Marion Graf
Chez qui ? Zoé, 192 p.

Attachées à son œuvre, dont elles ont publié déjà plus d’une douzaine de titres, les Editions Zoé et la traductrice adonnée à cette tâche dédient à Robert Walser deux nouveaux volumes: le lecteur de langue française peut découvrir Petite Prose (1917), le dernier écrit de la période biennoise resté jusqu’ici inaccessible. Et en même temps paraît le premier recueil de poèmes composé par l’auteur lui-même, Au bureau. Publié à Berlin en 1909 et illustré par son frère, ce recueil défie son genre par un titre insolite.

A la fois ludiques et graves, l’un et l’autre livre importent et séduisent. En des vers finement ciselés, qui accordent harmonieusement le plaisir de l’invention et la rigueur expressive, le jeune poète tente de répondre par les sonorités, les rythmes et les rimes, les signes et les images, à ses motivations et ses aspirations profondes. Et dix ans plus tard, l’écrivain thématise son genre de prédilection avec une ironie accrue et déploie jouissivement l’éventail des possibilités ouvertes au prosateur. Rien à ce qu’il semble ne peut donc être plus plaisant et plus éclairant, si on veut découvrir Walser ou en approfondir la lecture, que de se tourner maintenant vers ces deux ouvrages.

Dans Petite Prose, Walser illustre par des variations brillantes les ressources que cette forme peut offrir. Du portrait à l’autoportrait, à l’évocation, à la causerie, à la description, au récit, à la satire, à la méditation, vingt et une pièces en démontrent la richesse et la portée par la virtuosité de leur écriture.

Mais ces jeux ne visent pas simplement à éblouir en donnant libre cours à la créativité. En s’inspirant de la langue même, l’auteur tourne en dérision la réalité ordinaire, dont on ne peut espérer qu’elle puisse éclairer l’existence: «Peut-on exiger d’une porte qu’elle réponde?»

Et dans sa quête de valeurs, il se met en question lui-même par la transposition poétique de certains pans de sa biographie et de ses réactions aux œuvres de confrères illustres, et par les piquantes interventions d’un narrateur qui n’hésite pas à apostropher son propre créateur: «Monsieur l’écrivain, vous faites le bouffon… nom de nom, dites-moi, êtes-vous vraiment complètement marteau?»

Certes, Walser veille toujours à divertir et à rendre attrayant. Il séduit par les caprices de l’invention verbale, le comique et l’imprévu des péripéties, le paradoxe, les épithètes railleuses, les stupéfiants et hilarants personnages qu’il met en scène: «Nul autre que, fleurant l’aurochs, la forêt vierge, le fracas des épées et la peau de l’ours, le Germain pure race dénommé Wulff. Sa barbe lui tombe jusqu’aux pieds, il a à son bras une plantureuse capitaliste, robuste, fondante, regorgeante de gorge»…

Mais s’il ne renie pas quelques effets de manche, Walser ne reste jamais indifférent à son époque et porte sur elle un jugement impitoyable. Il fustige l’attitude arrogante, égoïste et asociale des bourgeois, «inhumains parmi les humains», et en stigmatise les vues hiérarchiques et dominatrices en traçant dans leur parler un stupéfiant portrait de ­Dickens, «le commandant, le colonel et le général en chef de l’art d’écrire», devant lequel il se voit condamné à figurer en «mendiant, triste et misérable… pauvre homme vaincu, durement puni». Et en ce tragique temps de guerre – le texte paraît en l917 –, il voue cette société à la disparition en évoquant, avec une poésie et une simplicité émouvantes, la «dense, douce neige» recouvrant ce monde et la chaleur paradoxale qui se met à régner dans «le salon douillet où des gens paisibles sont rassemblés pour une fête aimable», et en imaginant, sous le blanc linceul, le soldat héroïque mort au combat et, au foyer, sa veuve en pleurs, la seule à survivre.

A cette réalité qu’il récuse, le recueil ne peut, semble-t-il, opposer qu’une idylle. Sous le titre «Au bout du monde», ambigu en allemand, où il suggère aussi la fin du monde, une enfant trouve après une marche harassante un foyer où on l’aime, dans une demeure «si chaude, si libre et si accueillante, si fière, si jolie et si honnête» qu’elle s’y sent «comme à la maison». Une utopie donc, rehaussée de valeurs morales, mais rendue aussitôt dérisoire par la surenchère des épithètes.

A juste titre, puisque Walser, dans sa relation au lecteur, offre davantage. Les portraits poétiques qu’il esquisse de ses amis et de lui-même suggèrent dans les rapports humains une délicatesse et une pudeur, une attention à autrui et à la vie intérieure et un humour que le narrateur répand lui-même en entretenant avec le lecteur une connivence souriante, discrètement chaleureuse, vivante. Plus nécessaire aujourd’hui que jamais, elle oppose à un monde submergé par le matérialisme et en proie à une vulgarité, une mégalomanie et un égocentrisme dévastateurs les valeurs de l’esprit, le bel éclat de la nature et le rayonnement de la personne.

Il se voit figurer en «mendiant, triste et misérable… pauvre homme vaincu, durement puni»

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