Jusqu'à ce samedi soir montreusien inondé d'épaisses marées humaines, Susheela Raman dégageait une grâce indolore d'eldorado de vacances. C'était sans compter la scène. Où chaque particule de son combo – les tablas d'Aref Durvesh, la flûte sémite de Manos Achalinotopoulos, la basse confortable de Sam Mills ou des lignes de tempuras synthétiques – joue de toutes les libertés, y compris celle de s'effacer.

Parce que la douce Susheela, sous ses airs de charmeuse de mélismes translucides, sait prendre une place du diable. Elle joue de la crinière et de la jambe comme une Tina Turner des Indes australes, frôle des transes hybridées, qui se souviennent autant des rages d'adolescence que de récents voyages vers l'Ethiopie.

Susheela Raman n'a aucune envie de nous vendre le bonheur des pataugeoires cosmopolites, ni la morale gentille des métissages régénérateurs. Mais il se trouve que, pour une émigrée tamoule qui s'est agrippée au rock anglais pour grandir en paix mais n'a jamais cru bon de s'alléger de ses racines, le spectre est large. Elle dépose sa voix dépolie sur un hymne d'Inde du Sud plusieurs fois centenaire, bientôt ses yeux s'embuent, à force d'être bercés par ses propres ondes. Surtout ne pas s'y perdre: Susheela Raman repart vertement dans «Half Shiva Half Shakti». Si elle s'apaise parfois dans un souffle détimbré de flûte bansuri, ce n'est jamais pour longtemps. L'Orient éthéré des quêtes ascétiques en prend un coup. Susheela Raman, goulue, torsade «Your body is a love trap», titre de son dernier album, vindicative mais consentante. Avec aussi peu de flegme que les canons de tout format, chaloupant en jaune et vert dans la nuit brésilienne d'à côté.