Après la bande dessinée et la danse contemporaine, la comédie musicale deviendrait-elle le nouvel éden des artistes romands? On est encore loin du trend anglo-saxon des musicals, mais on assiste dans l’Arc lémanique à la confirmation d’un vrai élan associé à de vrais talents. L’an dernier, Big Crunch, sorte de Friends chantant, a montré un redoutable savoir-faire en la matière. La même saison, le Théâtre Barnabé de Servion a signé un Sister Act qui a tout décoiffé et joué les prolongations. Jeudi, de manière plus modeste, la nouvelle compagnie JAM, pour Jeunes artistes de musical, a proposé une création à la fois fraîche et futée qui promet. Kintsugi, c’est son nom, est à voir encore ce vendredi soir et samedi au Théâtre de la Voirie, à Pully.

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Le tango fera date. Dans ce spectacle qui est plus chanté que dansé, un pas de deux marque pourtant les esprits. Un tango, racé et comique, durant lequel Emma (Lorie Guillod) tente de savoir auprès de Manu (Jérémie Nicolet) si sa meilleure amie, Juliette (Aubane Guex), est lesbienne. Entre jeu de tête, jeu de jambes et renversé, le couple provoque l’hilarité. La partition? Elle est à la fois parlée et chantée, dans un mélange syncopé et audacieux qui prouve que le compositeur Robin Bartholini n’a pas froid aux yeux.

Grand écart dynamique

Elle est là, la grâce de la soirée. Une situation sans palpitation – une soirée dans un chalet – assortie de dialogues très proches des jeunes comédiens où les «de ouf», «à fond», «ça me soûle», etc., sont légion. Et, à l’autre bout du spectre, une partition musicale plutôt élaborée avec des quintettes sophistiqués et des transitions entre la parole et le chant, calées à la mesure près. Un pari pas facile, donc, mais bien maîtrisé par ces nouveaux venus formés au Conservatoire de Lausanne.

Mais de quoi parle Kintsugi? Et d’ailleurs que signifie ce mot? Les nippophiles le savent. Le kintsugi est une méthode japonaise de réparation de porcelaine qui consiste à recoller les morceaux au moyen d’une laque dorée. Autrement dit, la faille est assumée au point de l’enjoliver. L’esprit kintsugi incarne dès lors le sommet de la résilience et, dans ce chalet où cinq jeunes passent une soirée de tous les secrets, cette qualité pourrait bien être sollicitée…

Doigté de miel

C’est que Manu en pince pour Juliette qui, elle, aime les filles. Qu’Emma et Léo (Joachim Guex) la jouent amants clandestins et qu’Elisabeth (Sara Mayenfisch), de retour du Japon, ne passionne pas les foules avec son grand récit. Ambiance électrique, donc, et questions existentielles allant crescendo. Avec, en point d’orgue, un silence lourd de sens.

Que dire quand chaque mot semble de trop? Au piano, Pablo Sanz est l’invité muet de la soirée, mais son doigté de miel et ses mélodies, tantôt tertiaires-romantiques, tantôt binaires-secouées, font des merveilles. Les voix? Elles sont justes. Parfois, elles pourraient se montrer plus veloutées. Quelques aigus, un peu forcés, cisaillent l’oreille. Le jeu, lui, est convaincant, naturel.

Ce qui est sûr, c’est que le charme opère et, au moment le plus poignant, le duo entre Babette et Juliette «Ne baisse pas les bras», le public retient son souffle. Un coming out, c’est un peu à la tarte à la crème des soaps contemporains. Mais ici, la fraîcheur du texte et la sincérité des interprètes, sans oublier les grandes qualités musicales de la partition, donnent des frissons.


«Kintsugi», les 28 et 29 août, Théâtre de la Voirie, Pully.