A priori, on hésite. Entrer dans une chambre de clinique, même le temps d’une soirée, donne parfois des sueurs froides. Assister aux facéties d’un clown au nez d’un enfant souffrant peut aussi indisposer. Comme une intrusion dans un face-à-face qui ne nous regarde pas. Comme un écho à notre impuissance. Et pourtant. Produit par le Rire Médecin, l’équivalent français de la fondation Theodora, «Hors Piste» parvient à raconter ce temps emmailloté de la maladie, ces draps où s’abandonne un garçon ou une fillette, cet Auguste qui détricote soudain la fatalité d’un diagnostic. François Marin, qui dirige le Théâtre de Valère à Sion, n’en revient toujours pas. Il accueille ce vendredi soir le quintette comique de «Hors Piste». Ses confrères de Nuithonie à Villars-sur-Glâne et du Théâtre Benno Besson à Yverdon feront de même la semaine prochaine. Alors, pourquoi cet emballement?

«Petit, mon fils a été très malade, je connais les hôpitaux et je n’étais pas sûr d’avoir envie d’une telle immersion, raconte François Marin. J’y suis allé néanmoins, c’était dans le off du Festival d’Avignon et je suis ressorti bouleversé. Parce que les acteurs d’«Hors Piste» empoignent des sujets très graves, la maladie et la mort, sans pathos, avec l’émotion qui convient et un humour merveilleux. C’est la raison pour laquelle j’ai aussi voulu que des adolescents voient cette pièce, d’où une série de scolaires.»

Que découvre-t-on au juste? Une teigne à capuche qui dit beurk au clown. Une jeune fille qui érige son mal-être en forteresse. Un novice du rire qui n’arrive pas à arracher une moue, fût-elle de pitié, à un petit prince de marbre. Des parents blancs comme des suppositoires à force de valdinguer entre deux espoirs. Stéphanie Liesenfeld joue dans «Hors Piste». Quand elle rejoint le Rire Médecin en 1997, cette Allemande n’imagine pas une seconde qu’elle transfigurera en fiction une vie à tenter d’égayer des pupilles tristes.

«C’était il y a cinq ans, nous étions à Recife au Brésil, avec un groupe du Rire Médecin, nous participions à un séminaire avec des collègues brésiliens, explique-t-elle. Ils ont présenté un spectacle sur leur travail. Un membre de notre équipe, Patrick Dordoigne, a alors eu cette envie: monter une pièce qui serait nourrie de notre expérience et où nous jouerions tous les rôles, celui du médecin, du patient, du clown bien sûr. Nous voulions mettre en lumière ces relations uniques que nous vivons dans un espace protégé.»

A l’été 2010, un petit commando clownesque se réunit au sud de la France autour de Patrick Dordoigne. Ils sont cinq, chacun doit apporter dix histoires vécues. A la fin, on n’en retient qu’une seule par interprète. L’affaire consiste ensuite à les tester en scène, à les faire coulisser pour que ce roman d’hôpital acquière sa pulsation, que le burlesque inhérent au métier trouve sa forme. L’Américaine Caroline Simonds, qui a lancé le Rire Médecin il y a un quart de siècle, affirme joliment qu’«être clown à l’hôpital, c’est faire des claquettes dans un champ de mines.»

L’enjeu de ce «Hors Piste»? «Ouvrir les portes de l’hôpital, simplement», dit Stéphanie Liesenfeld. «C’est un spectacle qui renvoie à notre humanité, souligne François Marin, qui touche du doigt ce scandale qu’est la maladie d’un enfant et sa mort parfois.» «Au quotidien, notre métier consiste à rappeler à un jeune malade qu’il reste un enfant malgré les soins, les protocoles, les tubes, poursuit Stéphanie Liesenfeld. Les seules personnes à qui il peut dire «non», c’est à nous.» Entre deux représentations en Suisse, Stéphanie retournera à l’hôpital à Paris. C’est là que la vérité du rôle s’entretient.


Hors Piste, Sion, Théâtre de Valère, ve 26 à 20h15 (www.theatredevalere.ch); Villars-sur-Glâne, Nuithonie, ve 4 et sa 5 mars à 20h (www.equilibre-nuithonie.ch); Yverdon-les-Bains, Théâtre Benno Besson, je 10 à 20h (www.theatrebennobesson.ch)