Le jour où Luz s’est retiré de Charlie Hebdo, le magazine a perdu un grain de folie. Depuis, le rescapé exorcise le traumatisme du 7 janvier à travers des albums dont la frénésie graphique le dispute à la souffrance existentielle: il a signé Catharsis, au titre parlant, puis et Ô vous, frères humains, adapté d’un texte d’Albert Cohen. Sans céder un pouce de noirceur, il mêle l’épouvante lovecraftienne à la poilade gotlibienne dans Puppy, une farandole macabre centrée sur un caniche mort-vivant.

Après des pages de garde d’un expressionnisme fuligineux où les cyprès d’un cimetière animalier semblent se convulser dans les flammes d’un feu noir, une patte crève le chardon du terreau. Puppy revient d’entre les morts, s’ébroue, se débarrasse de toute la crasse du tombeau pour apparaître dans son essence: un crâne en forme d’ampoule taché de deux yeux noirs et enrichi d’un idéogramme pour le corps et les oreilles. Vive la liberté et j’irai pisser sur les tombes de Rex, Vicky et Loulou – et aboyer contre la stèle de Fritz le chat…

Comme au loto

Puppy joue avec des flocons de neige, se désarticule, se désintègre, se vide en ossements divers, exhume les restes de Cindy, la caniche dont le petit noeud rose lui fait comme un papillon pour s’envoler. Il s’amuse aussi à rouler la boule pleine de baballes ornant la tombe de feu un chien nommé Charlie et c’est comme le tirage au sort au loto de la vie…

Cousin de Zero, le teckel fantôme du Jack Skellington de Tim Burton, le petit roquet s’échappe du cimetière pour explorer le vaste monde. Il erre dans une ville au temps arrêté. Les habitants se sont volatilisés, ne subsiste que leurs habits, arrêtés dans la pose qu’ils avaient quand son occupant s’est volatilisé. Traqué par les créatures fuligineuses que la terre a exsudées, il s’envole sur les ailes d’un spectre plus léger que l’air et rejoint son home sweet home, six pieds sous terre.

L’album se conclut par une double page pleine de mélancolie et d’empathie: un reportage dessiné, genre dans lequel Luz excelle, ramené du cimetière animalier d’Asnières, pour «naviguer au milieu de l’essence du manque, d’une poignante vallée de larmes».


Luz, «Puppy», Glénat, 166 p.