Société

Purée, mais c’est délicieux les déchets!

Dimanche soir, à Lausanne, cent quatre-vingts personnes ont dégusté un repas uniquement composé à partir de surplus que la grande distribution considère comme des déchets. Un régal

«Quatre-vingts huit francs pour aller manger de la nourriture dépassée de date, attends, mais c’est un joke?» Voilà la première réaction de Sandra Zanatti, jolie blonde travaillant dans l’événementiel, lorsque son amoureux lui a proposé de participer à la soirée «Deuxième service», qui a eu lieu dimanche soir à la Brasserie de Montbenon, à Lausanne. Puis elle a creusé le sujet et compris la démarche des organisateurs. La particularité du menu? Il n’était composé que d’aliments considérés comme des déchets par les grands distributeurs et autres commerces locaux; produits que l’association Table Suisse, fondée voici quinze ans, récupère chaque jour. Quelque dix-huit tonnes quotidiennes sont ainsi redistribuées gratuitement à cinq cents institutions, comme par exemple la fondation Pestalozzi, Caritas, les Cartons du cœur, des foyers pour toxico-dépendants ou réfugiés.

Dimanche soir, les convives sont sortis repus de la soirée. Pain rassis, rillettes de morue, avocat et pop-corn curry en entrée, œufs encore frais, champignons de Paris, épinards, lait-parmesan et riz noir soufflé pour continuer, tomates cerises aux aromates, risotto et jambon cru croustillant ensuite, avant de passer à l’échine de porc confite, asperges blanches d’ailleurs et purée de pommes de terre grillée. Puis, pour le dessert, fruits rouges et sorbet yaourt. Pas de doute: les poubelles de la grande distribution permettent de copieux miracles. Deux cuisiniers qui exercent à Lausanne ont uni leur talent pour concocter gracieusement ce menu: Guillaume Raineix, ancien chef d’Anne-Sophie Pic qui a ouvert son propre restaurant, l’Eligo, et François Grognuz, de la Brasserie de Montbenon. «Le plus gros arrivage a eu lieu jeudi, mais le menu n’a été finalisé que dimanche», explique Guillaume Raineix. Son confrère décrit les produits auxquels ils ont eu accès: «Ils étaient dans un état top. Pour une fraise pourrie, les magasins jettent toute la barquette. De même, nous avons pu utiliser du parmesan qui ne sera périmé que dans six ou sept jours. Quant au riz, il était consommable jusqu’en septembre.»

Goûter avant de jeter

L’idée d’organiser un tel repas – l s’agit de la deuxième édition – est née dans la tête de Denis Corboz, conseiller municipal lausannois et vice-président du parti socialiste de la capitale vaudoise. Il a lui-même joué au bénévole à Table Suisse, durant une journée, pour aller faire la tournée des grands distributeurs qui jouent le jeu. «On comprend l’ampleur du désastre lorsque l’on manipule ces produits. Il y a encore beaucoup de marge.» Ce dimanche soir, Isabelle Moret, conseillère nationale et présidente de la Fédération des industries alimentaires, Anne Carrad, comédienne, Annick Jeanmairet, animatrice de l’émission télévisée Pique-assiette sur la RTS, Mathieu Fleury, secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs, l’ex-politicien Josef Zisyadis et l’entrepreneur Marc Ehrlich, dont la PME s’occupe de la collecte, du tri et du recyclage des déchets, jouaient les serveurs. Un conseil de la politicienne vaudoise aux particuliers pour réduire le gaspillage? «Il faut goûter les produits avant de le jeter, car même lorsque la date est dépassée, il est possible de le consommer. Les grands distributeurs prennent de la marge lorsqu’ils indiquent une date pour que le consommateur évite de retourner au magasin avec un produit avarié.»

A l’instar d’Anne Carrard, qui va «arrêter de tout jeter», beaucoup de convives ne verront plus les laissés-pour-compte de leur réfrigérateur, après un tel repas, du même œil suspect. Car comme le rappelle Baptiste Marmier, responsable régional de Table Suisse, et qui est toujours à la recherche de bénévoles et de clients auxquels redistribuer les produits, «tout le monde est coupable lorsque l’on parle de gaspillage alimentaire.» Ce sont en effet les particuliers qui jettent la moitié des deux millions de tonnes de nourriture annuelle en Suisse. Sandra Zanatti: «Un tel menu, c’est la confrontation à son propre frigo, lorsque cinq copains débarquent à l’improviste et qu’il faut faire à manger avec ce que l’on a, sans tricher.» Et elle a trouvé bon? «C’était ok. Ces plats m’ont sortie de ma zone de confort. Du coup, je vais apprêter un jambon, dont la date est dépassée depuis deux semaines, à la sauce amatriciana. C’est mon amoureux qui va être content…»

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