Michel Winock. L'Agonie de la IVe République. Gallimard, coll. Les Journées qui ont fait la France, 390 p.

La déferlante de l'agitation estudiantine, l'invraisemblable querelle publique entre le premier ministre et son ministre de l'Intérieur, l'arbitrage boîteux d'un président qui ne semble plus rien maîtriser ont fait dire à certains que la France présentait tous les symptômes d'une fin de régime.

Michel Winock ne fait pas partie des Cassandre. Il souligne au contraire la solidité de la Ve République, sa capacité à gérer des crises graves. Pour l'historien, la Constitution rédigée à la hâte, fruit de compromis et de concessions, «reste grosso modo la plus efficace que la France aie connue depuis la fin de l'Ancien Régime». En donnant au président une large marge de manœuvre, elle a permis de prendre les décisions nécessaires, en premier lieu la décolonisation. C'est ainsi que, selon Winock, «la France délestée de son ancien Empire mais renforcée, a pu reprendre sa place parmi les grandes puissances». Pour de Gaulle, même s'il se gardait bien de le dire à l'époque, les colonies étaient un fardeau dont il fallait se débarrasser pour créer une armée moderne dotée de l'arme nucléaire.

L'avènement de cette Constitution taillée sur mesure pour permettre à de Gaulle d'accéder au pouvoir tient pour une grande part au hasard, estime Winnock. Certes, la décolonisation est une lame de fond planétaire à laquelle la France ne pouvait pas échapper. Certes, le régime parlementariste de la IVe République «entachée de vice et d'impuissance», était à bout de souffle. Mais le résultat de ce crépuscule aurait pu être une dictature ou une guerre civile. Il n'en a rien été parce que le hasard et la détermination de quelques hommes, en premier lieu du Général, ont fait tourner la roue de l'histoire dans un autre sens.

Deuxième ouvrage de la collection Les journées qui ont fait la France, la démonstration de Winock a pour prétexte les événements algérois du 13 mais 1958: de violentes émeutes d'«ultras» défendant l'Algérie française et dénonçant la tentation supposée de politiciens de brader la colonie ne sont pas réprimées. L'armée laisse faire et se fait même complice des émeutiers. Ambigu, de Gaulle entretient des contacts avec les généraux responsables de l'ordre (en l'occurrence du désordre) en Algérie, Massu et Salan, tout en canalisant le mécontentement pour s'imposer comme l'alternative aux indécisions des civils de Paris. Nul doute que les partisans de l'Algérie française ne se doutaient pas que, quelques années plus tard, le général allait concéder aux nationalistes l'indépendance de leur pays.

Y a-t-il eu un coup d'Etat, comme l'a souvent dit François Mitterrand à l'époque? La question reste très débattue parmi les historiens. Winock apporte une réponse toute en nuances: «Le retour du général de Gaulle au pouvoir est-il entaché d'illégalité? La réponse est négative si, comme le font les gaullistes, on privilégie le fait qu'il a été investi par l'Assemblée nationale. Elle est, en revanche, positive si l'on considère, comme le dénonce Pierre Mendès France lors du débat d'investiture, que le vote a été «contraint» par le «chantage à la guerre civile», que le «consentement» a été «vicié» par la menace d'intervention militaire.» De Gaulle lui-même n'a pas trempé dans une conjuration, mais il en a eu connaissance et l'a utilisée pour servir ses plans. Que Massu et Salan se soient ralliés à lui et qu'ils aient menacé d'agir si les parlementaires lui refusaient l'investiture représentait sans aucun doute une forte pression sur les députés. Mais Winock souligne aussi qu'a posteriori, le nouveau régime correspondait aux aspirations des Français, exprimées par trois fois dans les urnes.