Polar

Qiu Xiaolong rencontre Chen Cao, un auteur en miroir de son personnage

Dans «Il était une fois l’inspecteur Chen», le romancier remonte le temps en suivant les traces de son héros dans le Shanghai des années 1980

Les auteurs de polar sont souvent parents d’un personnage récurrent. Et les rapports qu’ils entretiennent avec celui-ci sont variés. Un tel le rappelle de livre en livre, quitte à le rajeunir au besoin; tel autre n’hésite pas à comploter sa perte, à le descendre froidement, à le rendre malade, à orchestrer sa sortie… Ces personnages ressemblent-ils à leurs auteurs? Quels rapports entretiennent le créateur en chair et en os et la créature de papier? Dans «Il était une fois l’inspecteur Chen», l’auteur de polar, Qiu Xiaolong livre quelques clés de cette relation, tout en déroulant une nouvelle enquête de son héros.

Sympathie

Disons d’abord que Qiu Xiaolong, auteur chinois, exilé depuis 1989 aux Etats-Unis, entretient une relation plutôt harmonieuse et affectueuse avec son personnage principal. En une dizaine de livres, parus en français chez Liana Levi, – de «La Mort d’une héroïne rouge» à «Dragon bleu, tigre blanc», en passant par «Les Courants fourbes du Lac Tai» et «Cyber China» – l’auteur chinois anglophone peaufine le portrait de l’inspecteur Chen Cao. Il le malmène parfois, mais ne se départit jamais de sa sympathie à son égard. Sans doute parce que son personnage lui ressemble beaucoup.

Maux

Comme Qiu Xiaolong, Chen Cao est né à Shanghai et érudit et poète; comme lui, il est friand de spécialités culinaires chinoises et de thé Puits du dragon; comme lui, il est anglophone. Mais contrairement à Qiu Xiaolong, parti étudier aux Etats-Unis et resté là-bas après la répression de Tiananmen en 1989, Chen Cao est demeuré à Shanghai et a fait carrière dans la police. Contrairement à Qiu Xiaolong, revenu en Chine en 1997 seulement, son personnage se confronte aux grands maux d’une Chine contemporaine aux prises avec des défis de plus en plus gigantesques.

Ruelles

Il est possible que la Chine furieusement moderne que Qiu Xiaolong s’échine à décrire depuis les Etats-Unis, même s’il y retourne régulièrement, avec son cortège de corruption, de manipulations et de scandales écologique, le fatigue un peu, à la longue. L’écrivain avait déjà remonté le temps dans ses deux recueils de nouvelles, dits de «La Poussière rouge». Dans Il était une fois l’inspecteur Chen, il repart de nouveau vers le passé et se perd une nouvelle fois dans les ruelles du vieux Shanghai, mais cette fois en compagnie de Chen Cao.

Miroir

On peut y lire en effet la toute première enquête de celui qui n’était ni gradé ni inspecteur, mais un jeune intellectuel fraîchement nommé au sein de la police de Shanghai, marqué par la Révolution culturelle et la rencontre, pendant ses études d’anglais à l’Institut des langues étrangères de Pékin, avec la fille d’un haut dignitaire. On peut y lire aussi des textes, en ouverture et en clôture du livre, qui mettent scène l’auteur, en miroir de son personnage: «Voilà que, comme l’inspecteur Chen, mes pas m’entraînent vers la cité de la Poussière Rouge, rare vestige du Shanghai d’autrefois. […] Ici, devant la cité, je quitte ma fonction d’auteur pour redevenir un homme ordinaire qui vient partager une histoire personnelle», écrit Qiu Xiaolong.

Petit dragon

Retour aux sources, donc, pour Qiu Xiaolong et son personnage et ce, dans tous les sens du terme. Car Qiu Xiaolong retrace non seulement la jeunesse de Chen Cao, mais il raconte aussi, ce qui, chez lui, jeune Chinois né à Shanghai en 1953, (l’année du dragon, d’où son prénom «Xiaolong», «petit dragon») provoqua le désir d’écrire, et in fine celui de devenir poète puis écrivain. Qiu Xiaolong revient ainsi sur un épisode de la Révolution culturelle, où il eut une révélation sur les pouvoirs de l’écriture.

Confiance

Son père malade, était accusé par les gardes rouges de l’hôpital de «mode de vie bourgeois». Hélas son autocritique ne satisfaisait pas et les gardes rouges empêchaient une opération pourtant nécessaire. Leur jeune Chen, inspiré, entreprit de rédiger lui-même une autocritique particulièrement salée qui enchanta les gardes rouges et ouvrit la voie à l’opération. C’est du moins ce que retint la famille: «Pour la première fois, je pris confiance en moi et, contre toute attente, dans l’écriture», écrit Qiu Xiaolong.

Et l’on découvre, lisant «Il était une fois l’inspecteur Chen», que la fascination n’a pas lâché Qiu Xiaolong. A travers ses romans, elle a permis à celui qui est devenu professeur aux Etats-Unis, de continuer de mener une vie rêvée, en Chine, à Shanghai, à travers son personnage.


Qiu Xiaolong, «Il était une fois l’inspecteur Chen», trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Adélaïde Pralon, Liana Levi, 238 p.

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