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L’exposition «Journey Without Arrivals» prend la forme d’un vaste corpus où tous les médias sont conjugués.
© Annik Wetter

Exposition

Qiu Zhijie, artiste tentaculaire

Le Centre d’art contemporain de Genève accueille une figure majeure de l’art chinois des trente dernières années. Entre archives, dessins, vidéos, et photographies, cette exposition, produite avec le Van Abbemusem d’Eindhoven et le Konsthall de Lund, met le spectateur face à une forme d’art total

L’exposition de Qiu Zhijie au Centre d’art contemporain de Genève, intitulée Journeys Without Arrivals, est la première d’un artiste chinois depuis la création de l’institution, il y a quarante ans. Cela paraît à première vue incroyable. Car si l’engouement pour l’art contemporain chinois est souvent envisagé sous l’angle de la spéculation financière, attisant la méfiance des institutions, les liens artistiques entre la Suisse et la Chine sont vivaces depuis les années 1990. En 1996, Lorenz Helbling ouvrait à Shanghai la galerie Shanghart. Trois ans plus tard, Harald Szemann était commissaire de la Biennale de Venise, où il exposait de nombreux artistes chinois, ce qui contribuait grandement à éveiller l’intérêt du monde de l’art pour ce qui se passe en Chine. Il avait découvert la vitalité de cet art grâce à Uli Sigg, alors Ambassadeur de Suisse à Pékin et grand collectionneur.

Cet automne, on peut ainsi découvrir en Suisse Romande deux faces opposées de l’art chinois. Ai Weiwei, dont l’exposition D’ailleurs c’est toujours les autres est visible jusqu’en janvier au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, incarne internationalement une résistance farouche au régime. Qiu Zhijie, qui est artiste, poète, enseignant et commissaire d’exposition – il était en charge du Pavillon chinois à Venise cette année – a quant à lui choisi de travailler à l’intérieur des institutions.

Enjeux poétiques et politiques

Comme le souligne Davide Quadrio, commissaire de l’exposition avec Andrea Bellini, directeur du Centre d’art, c’est à partir de Deng Xiaoping que la Chine s’engage dans un effort important pour diffuser internationalement le travail de ses artistes. Loin des représentations orientalisantes, il s’agit de montrer que l’art chinois appartient à la culture globale, et de permettre que l’influence culturelle s’exerce dans les deux sens, et pas seulement de l’occident vers le Chine, comme dans le courant pop qui s’y développe à partir des années 1980.

C’est tout l’enjeu de cette exposition, placée sous le signe de la traduction. «Etre traducteur, explique Davide Quadrio, implique l’adoption d’un point de vue où les erreurs sont inévitables et devraient même, en quelque sorte, être favorisées.» D’un point de vue pragmatique, cette volonté se traduit par l’édition d’un petit ouvrage disponible dans l’exposition et donnant accès au travail de l’artiste en français et en anglais, qui permettra aux visiteurs certainement un peu perdus devant la masse des œuvres de l’exposition, de se familiariser avec les multiples enjeux poétiques et politiques de ce travail.

Du point de vue de l’exposition en elle-même, elle se manifeste dans la création d’un parcours qui favorise l’immersion dans une œuvre tentaculaire, et près de trente années de production, en acceptant, et même en favorisant, donc, des formes d’incompréhension devant des traditions méconnues en Occident. L’essentiel étant ici de faire l’expérience de l’œuvre.

Respecter et dépasser la tradition

La première salle plonge ainsi le visiteur dans un corpus calligraphique. Qiu Zhijie, qui a une formation classique, a en effet étudié longuement la calligraphie et le travail à l’encre de Chine auprès de Zheng Yushi, un maître calligraphe. Dans Copying the Orchid Pavilion Preface 1000 times (1990-1995), il recopie un millier de fois, sur le même support, œuvre littéraire et un travail de calligraphie célèbre datant du IVe siècle. Le texte finit par disparaître dans un monochrome d’encre noire. A la fois peinture et performance au long cours, cette œuvre iconoclaste illustre le rapport de l’artiste à la tradition, qu’il respecte tout en la dépassant, jusqu’à l’annulation du texte. La même salle présente un ensemble de slogans politiques, certains datant de plusieurs milliers d’années, réclamant tous le retour des terres aux travailleurs. L’œuvre permet de visualiser l’évolution des formes de l’écriture au cours des siècles, tout en mettant en évidence la permanence des aspirations révolutionnaires chez le peuple chinois. «Tous les trois cents ans, il y a une révolution communiste en Chine», explique avec humour Davide Quadrio.

On traverse ensuite, de salle en salle, un vaste corpus où tous les médias sont conjugués et où l’articulation d’une expérience intime et politique est rejouée selon des modalités à chaque fois différentes. International Airport Republic (2006-2017), une installation interactive, confronte par exemple le spectateur à tous les stéréotypes véhiculés en Chine sur l’Occident, opérant un intéressant renversement de perspective.

Territoire mental

La pièce maîtresse de l’exposition s’intitule My Hundred Objects, et elle occupe quasiment tout le second étage. Il s’agit d’une autobiographie en objets et en textes, comportant une centaine d’objets appartenant aux archives personnelles de l’artiste, accompagnée de textes. Il faudrait des heures pour passer en revue cet assemblage hétéroclite de livres, photographies, et choses diverses, qui racontent l’engagement de cette figure majeure de l’art chinois pour l’évolution culturelle de son pays, tout en dessinant son parcours intellectuel. Ces ensembles évoquent, par exemple, sa découverte de l’œuvre de Wittgenstein, ou des anecdotes liées à son activité d’enseignant. D’autres sont plus poétiques ou philosophiques. Toutes permettent de rentrer avec simplicité dans ce qu’Andrea Bellini décrit comme une véritable «cosmogonie».

Les pièces les plus impressionnantes, de ce point de vue, sont certainement les nombreuses cartes qui occupent les murs de l’exposition, et dessinent avec humour et virtuosité le territoire mental de l’artiste. Le pari de la traduction est ici réussi. Et l’on comprend ici que beaucoup d’institutions gagneraient à montrer le travail des artistes chinois comme le travail d’artistes tout court.


«Qiu Zhijie, Journeys Without Arrivals», Centre d’Art Contemporain Genève, jusqu’au 14 janvier 2018.

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