«On aime les trucs bruts, les beats poids lourds et les rythmiques impaires.» Et puis aussi les riffs électro-funk et les Moog vintage. Joints par téléphone alors que l’un est en studio à Bienne et l’autre «en vadrouille dans la campagne française», Vincent Membrez (synthé) et Lionel Friedli (batterie) listent avec un appétit gamin l’étendue de leurs goûts communs: le jazz contemporain et la SF, la paire radicale Thomas Lehn et Paul Lovens ainsi que les musiques des jeux vidéo eighties, les enseignements de maître Yoda et la rage de Meshuggah! «On croise à l’impro, on brasse à l’envi et on regarde ce que ça donne», clament-ils d’une seule voix. Mutatio, deuxième album costaud, s’apprécie comme une virée clubbing sur Mars.

Dans le rock-pop, l’électro ou le jazz d’avant-garde, l’existence de duos n’est de loin pas une affaire neuve. Des White Stripes à Daft Punk aux travaux de Thomas Lehn et Paul Lovens justement (Dada Da, 1993), disons, c’est parfois par le biais de tête-à-tête exclusifs que la musique mainstream ou de pointe trouve ses bonnes recettes. «Les projets clavier-batterie hors limites, ça nous parle particulièrement», concède Lionel Friedli, accompagnateur de Marc Ribot ou de Martin Schütz, entre autres.

Sept après Sentient Beings (2013), improvisation en 11 étapes traversées de riffs corrosifs et de ruptures cliniques, les deux musiciens d’élite renouent enfin avec leurs batailles cosmiques jouées sur base secrète. Rien n’est tout à fait sérieux ici. Pourtant tout y est intense. Comme chez John Carpenter, parmi leurs références cultes, où l’on rit d’avoir peur tout en craignant d’être liquidé par un monstre en carton.

Instincts aux commandes

«On peut venir du jazz contemporain le plus exigeant et épouser cette culture pré-techno dont les racines puisent dans l’esthétique pixélisée des années 1980», détaille Vincent Membrez, clavier vu chez Pedro Lenz ou Greg Osby. De là, les compositions organiques et toxiques qui peuplent Mutatio, où la techno primitive de Cybotron paraît avoir hacké la bande-son du jeu vidéo Pong. On renverra aux pamphlets analogiques Scoul ou Rooin où le monde apparaît en miettes sur l’écran d’un Commodore 64. Aussi aux titres Coac et Qo où la vie paraît renaître après un raid extraterrestre, l’ordinateur invitant à relancer une partie.

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«On ne réfléchit pas quand on joue ensemble, explique Lionel. On laisse nos instincts prendre les commandes, cherchant à capturer cet instant où nos cellules vibrent en harmonie lors d’interactions hyper-rapides.» Ils se sont rencontrés autour de 2000 sur les bancs de l’Ecole de jazz de Lucerne; Friedli et Membrez soignent toujours en vieux frères leur connexion «télépathique», comme ils disent.

Une amitié solide d’abord scellée dans un petit local de répétition partagé à Bienne. «On s’y enfermait pour improviser et voir ce qu’on parvenait à trouver, se souvient Vincent. C’était ces moments où l’un lançait un beat ou bien l’interrompait net, quand l’autre rebondissait direct, les accords de synthé calqués sur des patterns basiques ou archi-complexes.»

Bizarrerie affolante

Leur art est cru et hypnotique. Intuitif et déréglé. Une sorte de «technoïde grungy-funk avant-garde music», selon eux, qu’ils ont dévoilée ce vendredi en live pour la première fois dans un bar «archi-underground» de Bienne. Il leur faut un nom avant d’aller rejoindre Pro-One et Prophet posés sur scène? Ils se décident pour Qoniak.

Un blase qui résume «la collaboration et la fringale», jure Lionel. Quinze ans exactement après cet épisode, chez ces garçons l’appétit demeure féroce, la joie de dialoguer immense, le goût des morsures et des bousculades inchangé. Dans Mutatio, bien plus qu’un ovni musical, on voudra voir une de ces bizarreries affolantes dont on sort un peu harassé, c’est vrai, mais comme régénéré après avoir été fraternellement secoué. «Une modification spontanée qui provoque un bouleversement extrême de la donne initiale, clame le duo, c’est au fond notre manière d’envisager la musique.» Et pile la définition d’un bouleversement.


Qoniak, «Mutatio» (Hummus Records).