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Avec «Quartier des banques», les coffres-forts ont leur saga familiale

La RTS dévoile ce jeudi «Quartier des banques», thriller à forte intensité familiale dans une banque privée genevoise. Une minisérie coproduite avec la Belgique qui élève d’un cran les ambitions du diffuseur. Et qui vaut la peine

Ce petit monde là tourne, ou plutôt ne tourne plus, autour d’un grand échalas qui gît sur son lit d’hôpital, comateux, avec des bips pour seule parole. Paul Grangier (Vincent Kucholl), directeur de la banque genevoise privée Grangier & Cie, est paralysé à la suite d’un grave surdosage lié à son diabète. Panique dans le clan familial, le frère Alexandre (Arnaud Binard), la sœur Elisabeth, la rebelle de la famille (Laura Sepul), et la mère, Blanche (Brigitte Fossey).

Les Grangier doivent se serrer les coudes car la tempête gronde. L’histoire se passe en 2012, les Etats-Unis commencent à tonner contre le secret bancaire. Ils entament les multiples pressions qui vont faire tomber la pratique helvétique. Peu après, les Français suivront. Elisabeth, elle, est convaincue que son frère n’est pas victime d’un accident ou d’une méprise de dosage, mais qu’on a essayé de le tuer. Elle commence son enquête.

Avec les Belges francophones

Ainsi commence Quartier des banques, la minisérie de l’année de la RTS, et un peu plus. Par son sujet comme son envergure, cette fiction constitue le plus gros pari de la chaîne depuis longtemps, d’autant qu’elle est coproduite avec la Belgique francophone. Elle consacre une décennie de séries fabriquées selon une manière tout à fait nouvelle pour le microcosme audiovisuel suisse, la RTS fonctionnant désormais par concours auprès des sociétés indépendantes. Dans le cas de Quartier des banques, c’est Point Prod qui est à la manœuvre, avec une société belge. La série est créée par la scénariste Stéphane Mitchell, le réalisateur Fulvio Bernasconi et le producteur Jean-Marc Fröhle. La première a supervisé l’écriture des six épisodes. Un poste ne change guère par rapport aux précédentes séries: le budget, à quelque 900 000 francs par épisode, dont 500 000 fournis par la RTS.

Lors du virage vers les séries: La TSR mise gros sur les feuilletons 

Il y eut des craintes

Sur le papier, lors des premières annonces, il y avait de quoi s’inquiéter. A la distribution, Vincent Kucholl et Lauriane Gilliéron (qui incarne son épouse) dans une histoire de banque; les amateurs pouvaient craindre un nouveau grand écart de la RTS, une touche d’audace s’agissant du contexte, et des vedettes bien locales dans des rôles risqués, afin de fédérer les Romands au coin du feu. Au final, Vincent Kucholl brille dans sa brève partie animée – avant l’accident presque fatal, ce soir-là, Paul Grangier recevait le Prix du banquier de l’année, et bafouillait au micro, mal à l’aise.

On le devine, la série repose sur le fait que deux secrets volent en éclats, le bancaire dans la réalité, le familial chez les Grangier. Paul, le directeur idéal, n’était pas aussi parfait, sa grande sœur Elisabeth va s’en rendre compte. Matriarche qui semble flageoler, Blanche a des cachotteries dignes des coffres en sous-sol.

Des maladresses

Durant ses six chapitres, Quartier des banques a ses maladresses. La fin du premier épisode se révèle pataude, d’autant que le réalisateur tient à plaquer un rap un brin ringard à chaque générique final. La série accuse une faiblesse dans les rares scènes d’action, une carence helvétique habituelle. Des scènes politiques à Berne font sourire. En sus, le final ajoute une couche supplémentaire dans la saga familiale, qui n’était pas nécessaire.

Dans le registre du suspense en matière de business, la fiction genevoise n’est pas tout à fait au niveau de Bedrag (Follow the Money), désormais étalon du genre en Europe; ce thriller danois dans le milieu des éoliennes a imposé un ton, plus rugueux et sensiblement plus violent que la proposition romande.

Un pari tenu avec talent

Cependant, sans conteste, Quartier des banques marque un jalon dans la fiction TV romande. Le pari est tenu, avec talent: la tension fonctionne et atteint un pic dans le cinquième épisode. Dans cette articulation entre le contexte financier et l’histoire de famille, les auteurs trouvent une recette adéquate. L’ensemble se révèle cohérent, le poids de la tradition bancaire joue un rôle de levier – négatif – sur les personnages. Le dispositif repose sur ce corps de Paul à l’hôpital, autour duquel s’affole la famille, comme le monde en général, en pleine crise politico-bancaire. Stéphane Mitchell précise: «Nous savions que la saga familiale allait accrocher le public. Mais dès que l’enquête d’Elisabeth n’est plus à l’écran, la tension se relâche. Nous avons donc dû faire un grand travail de dosage.»

Depuis que la RTS a révolutionné sa pratique en matière de séries, Stéphane Mitchell fait figure de casse-cou scénaristique du paysage régional. Il y a dix ans, elle reprenait l’écriture d’un projet de nouvelle adaptation de Heidi, entre France Télévisions et la TSR de l’époque, et elle menait cette périlleuse entreprise à chef en livrant une relecture moderne et brillante de la gamine des montagnes.

En 2007: La nouvelle Heidi, mutine à géométrie variable

Plus tard, dans le nouveau cadre de la RTS, elle essuyait les plâtres avec T’es pas la seule!, histoire de femmes dans le milieu vigneron avec Isabelle Caillat, Elodie Frenck et Natacha Koutchoumov. Cette fois, pour Quartier des banques, elle innove à nouveau: «J’ai vraiment pu diriger une «writers room». Modeste tout de même, car nous étions quatre auteurs pour toute la partie des scénarios. Puis j’ai travaillé en duo pour les dialogues, avec quatre auteurs différents.»

Deux figures dominantes, deux excellents acteurs

Et ces auteurs ont fait plutôt de bons choix. Notamment en façonnant deux figures dominantes, portées par des acteurs remarquables. Regard las mais coriace, la Belge Laura Sepul (vue dans Ennemi public) porte les six feuilletons sur ses épaules, en sœur colérique mais qui finit, un temps, par épouser la cause de la banque familiale. En face, Maître Bartholdy, l’avocat de l’établissement (excellent Féodor Atkine), s’impose en tacticien des fortunes.

La fin du secret bancaire a désormais sa fiction, et la RTS, avec les producteurs indépendants, gravit une marche sur la scène européenne. Malgré des difficultés liées à la non-appartenance de la Suisse à l’UE, ce qui limite ses apports dans le cadre des aides belges pour la production, Jean-Marc Fröhle parle d’un «très beau partenariat» avec les homologues belges, noué lors d’une séance de présentation de projets au rendez-vous Séries Mania à Paris en 2015. «Il y a eu deux directrices de casting, en Suisse et en Belgique: nous avons composé une famille d’acteurs, chez les Grangier comme dans la banque.»

La chaîne belge RTBF montrera Quartier des banques début 2018. Elle a été préachetée par un vendeur international. Elargira-t-elle les frontières de la fiction TV romande? Le compte à rebours commence.

Lire aussi: La Belgique, nouvelle terre de séries TV


Quartier des banques. RTS Un, dès 21h15.

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Françoise Mayor: «Nous sommes plus ouverts aujourd’hui»

Quartier des banques marque un anniversaire: cela fait dix ans que la RTS a inauguré sa politique des séries. Après les sitcoms produites à l’interne, la chaîne, sous l’impulsion du chef de la fiction d’alors Philippe Berthet, s’est mise au système d’appels à idées auprès des indépendants. Un changement qui a sans conteste enrichi l’offre. Françoise Mayor, l’actuelle responsable, s’en explique.

Le Temps: Quelle a été votre inspiration pour ce nouveau régime?

Françoise Mayor: Nous avons décidé de passer des téléfilms dans lesquels nous investissions contre une venue en Suisse, comme L’Instit, à des séries. C’était une logique éditoriale: produire des fictions locales. Au fil des années, les sources de financement sont devenues plus nombreuses. A l’époque, nous nous sommes adressés à nos confrères de Radio Canada, qui produisent une quinzaine de séries par an, qui ont une pratique budgétaire établie. Ensuite, nous nous sommes tournés vers les Danois, qui nous ont beaucoup aidés. Il y a une solidarité des services publics, notamment dans la fiction.

Il y a quelques jours, la RTS s’est vantée d’avoir vendu 10, la série sur le poker, à une société hollywoodienne; mais elle avait presque été imposée à la chaîne…

– Disons qu’elle est née dans la douleur, et qu’il y a eu négociation. Nous pensions que le public serait dérouté, nous l’avions placée en deuxième partie de soirée, aux côtés de narrations complexes telles que Damages. Les choses ont changé.

On a souvent critiqué la case choisie, le samedi soir, peu judicieuse…

Les auteurs nous reprochaient de limiter leur créativité parce que nous avions le samedi soir comme fenêtre imposée. Nous avons désormais une plus grande liberté dans la programmation, nous n’avons plus cette contrainte. Nous plaçons Quartier des banques après Temps présent, il y a une logique. Et bien sûr, au fil des années, le rattrapage a pris de l’importance.

Ce qui a duré, ce sont les polémiques sur votre manière de brider les élans pour que les séries restent les plus rassembleuses.

Il est toujours très important de parler au plus grand nombre. Il faut que la série demeure accessible. Mais il est vrai que nous sommes plus ouverts. Il me semble que Quartier des banques, comme Anomalia l’année passée, l’illustrent.

Les audiences restent-elles stables?

Entre 100 000 et 150 000 spectateurs, une part de marché de 25% en général. Nous constatons que nous avons pu capter des publics un peu plus jeunes avec Station Horizon et Anomalia.

Un point demeure timide, l’exportation: les Belges francophones ont fait une entrée fracassante l’année passée avec Ennemi public et La Trêve

Et j’en suis heureuse. Ils nous avaient approchés, voulant eux aussi se mettre à produire des séries francophones. J’ai participé à des pitchings de ces séries. La circulation est plus grande que le seul export: nous nouons des relations de travail, il y a une émulation. Avec des partenaires belges, nous allons encore faire un téléfilm à Fribourg, une comédie. Et depuis Station Horizon, je constate une curiosité pour nos séries. Par exemple, nous l’avons vendue à Netflix et en Russie, entre autres.

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