Cinéma

Du quartz pour «Ceux qui travaillent»

A Genève, le Prix du cinéma suisse distingue deux excellents films, «Chris the Swiss», un documentaire à moitié dessiné, et «Ceux qui travaillent», une fiction plongeant dans le milieu pas très propre de l’économie

L’Académie du cinéma suisse s’est mise dans la gonfle en nominant Le livre d’image, de Jean-Luc Godard, pour le Prix du meilleur montage. Car, puisant dans la mémoire du cinéma, assemblant les pièces innombrables d’un puzzle mouvant, il s’agit d’un pur film de montage accompli par un génie du montage. Lui décerner le Quartz est une évidence, comme d’attribuer le Prix du meilleur film avec un éléphant volant à Dumbo ou celui du meilleur film avec un monolithe noir à 2001, l’odyssée de l’espace.

Comme le souligne Fabrice Aragno, le collaborateur du maître rollois, c’est à l’étranger que sera jugé ce dilemme: «Les Suisses trouvent que Godard est/ou n’est pas le meilleur monteur.» Le fondateur de la Nouvelle Vague n’a certes pas besoin d’un Quartz mineur à placer sur sa cheminée entre sa Palme d’or cannoise (2018) et son Quartz d’honneur (2015). C’est donc Stefan Kälin qui est couronné Meilleur monteur pour son travail sur Chris the Swiss. Même absent, Godard a permis de réfléchir en s’amusant, distraction bienvenue dans une soirée pas folichonne.

Où le lac se vide

La cérémonie de remise des Prix du cinéma suisse se tient en alternance à Zurich et à Genève, les deux capitales audiovisuelles de la Suisse. Cette année, c’était là où le lac Léman se vide, dans le Bâtiment des forces motrices, que le raout a eu lieu.

L’interminable nuit des Césars français a pour habitude de faire le grand écart entre la solennité et la dérision. La Nuit quartzienne sait ne pas abuser de la patience des (télé)spectateurs, mais elle a renoncé à l’humour. Quant au glamour, il n’a jamais vraiment pris. Donc, agrémentées d’images informatiques moches comme les effets spéciaux d’un nanar de science-fiction, les séquences s’enchaînent sans temps mort ni gag – hormis une irruption à la Benigni de Flavio Sala, l’inénarrable travailleur italien de Frontaliers Disaster, le blockbuster tessinois.

Pas de clowns, pas de toilettes extravagantes et prépondérance de la langue allemande dans cette soirée d’une grande efficacité s’autorisant des complications comme les interviews minutes des nominés avant que l’un d’eux ne monte sur le podium ou des flash-forward qui brouillent un peu le déroulé: dès le début des réjouissances, les bandes-annonces des cinq films de fiction en compétition défilent les unes après les autres pour faire monter la pression.

Extraordinaire vitalité

Une jolie idée consiste à demander aux cinq documentaristes d’évoquer l’œuvre de leurs rivaux. Ainsi Chris the Swiss est commenté par Markus Imhoof, Eldorado par Christian Frei, Genesis 2.0 par Barbara Miller, #Female Pleasure par Véronique Reymond et Les dames par Anja Kofmel. Tous d’excellente qualité, ces titres attestent l’extraordinaire vitalité du documentaire suisse.

Chris the Swiss, d’Anja Kofmel, décroche la timbale. Mêlant séquences d’animation et reportages sur le terrain, le film remonte la piste d’un cousin tué pendant le conflit des Balkans. Cet essai était un des favoris avec trois nominations: Meilleur documentaire, Meilleur montage et Meilleure musique (Marcel Vaid), il les a toutes remportées.

Le favori suprême avec cinq nominations, Wolkenbruch, de Michael Steiner, ne décroche que le Prix de la meilleure interprétation masculine (Joel Basman), tandis que Judith Hofmann est Meilleure interprète féminine pour Der Unschuldige.

«Curieux de tout»

Le grand vainqueur de 2019 est Ceux qui travaillent, le premier long métrage du Genevois Antoine Russbach, 34 ans. Ce portrait d’un battant (Olivier Gourmet) mis à pied après une faute morale est sacré Meilleur film de fiction, Meilleur scénario et Meilleur second rôle (Pauline Schneider). A la question «Comment fait-on un film aussi mûr lorsqu’on est aussi jeune?», le réalisateur répond qu’il faut «rester ouvert au monde, curieux de tout». Cela pourrait être la devise de Beki Probst, Prix d’honneur du cinéma suisse.

De la Turquie à la Suisse, Beki Probst aime passionnément les images en mouvement. Elle a été caissière et programmatrice, a lancé le festival Stars de demain à Genève, a travaillé pour les festivals de Locarno et de Berlin. Elle est «une des grandes forces motrices du cinéma», pour reprendre le mot du plaisant Alain Berset. Elle est une de ces figures de l’ombre permettant au cinéma de vivre et de rayonner. Et sur scène, dans sa robe rouge passion, Beki Probst rayonne comme l’éternelle jeunesse.

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