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Au sein du projet virtuel Gorillaz, Damon Albarn a comme alter-ego 2-D, le gamin au cheveux bleus.
© Warner Music

Musique

Quatre fois Damon Albarn

En deux décennies, le leader de Gorillaz s’est inventé en artiste souverain, imaginant des ponts entre pop, soul et world. Portrait d’une idole désormais rangée du star-system

Plusieurs fois annoncé et sans cesse repoussé. On espérait le nouveau Gorillaz jusqu’à se lasser et finalement oublier. Et puis voilà, il paraît, avec un casting XXL et des rengaines qui, pour certaines, devraient accompagner cet été. Mais au fond, on a beau toujours trouver cool ce projet cartoon 2.0 gentiment toxique, au propos écolo et anti «show-biz», à travers lui c’est d’abord son principal créateur qu’on aime à saluer: Damon Albarn. Un type dont le minois s’affichait sur les murs des filles il y a vingt ans, et qui depuis, sans que nul ne puisse expliquer exactement comment, compte parmi les passeurs musicaux les plus actifs et intransigeants de son temps. En quadriptyque, souvenirs d’un bosseur, humble et dur à cuire.

Un gamin turbulent

1993. Rue du Faubourg-Montmartre, Paris. Damon Albarn est un crétin. Accompagné des gars de Blur, il tire une gueule de dix pieds en traversant, forcé, ce quartier alors chroniquement embouteillé. Le bus de tournée est resté coincé deux rues plus haut. Pour l’Anglais, pas d’autre choix alors que d’affronter les trottoirs bondés, la chaleur moite, les vapeurs de kebab, ou, pire, les assauts de fans embusqués. En un album, Modern Life is Rubbish (1993), Blur vient d’inventer la britpop, soit le legs des héros rock anglais The Kinks ou The Jam révisé à l’aune des canons esthétiques d’alors – mélodies fédératrices, grabuge et distorsion, selon les lois fixées pour longtemps par le Nevermind de Nirvana.

Deux heures plus tard. Le groupe tarde cette fois à monter sur scène. C’est que, bourrés à la bière tiède, Albarn et le guitariste Graham Coxon s’engueulent en coulisses comme des enfants. Ce qu’ils sont. Déjà dépassés par le succès, épuisés par une tournée vécue à marche forcée, pressurisés par une industrie déterminée à attiser les rivalités engagées avec d’autres hérauts de la «nouvelle scène britannique» – à cet instant Suede, demain Oasis –, les Londoniens s’observent comme des créatures condamnées à ferrailler jusqu’à ce que l’engouement général vienne un jour à s’essouffler. Et puis débute le concert, bon gré, mal gré. Faute de savoir chanter, Damon Albarn fait le pitre. Les trois autres usinent. Au bout d’une heure pile et plutôt nulle, c’est terminé. Blur: on se jure de laisser tomber.

Un passeur doué

2005. Shoreditch, Londres. Damon Albarn est un modeste. On l’observe qui papote, bière en main, dans une galerie d’art de l’East End. Sa sœur, Jessica, plasticienne, y inaugure une exposition consacrée à de grands formats clairs. Disponible, souriant, suivant du regard sa gamine lancée dans la cohue, le chanteur n’a plus rien d’une rock star. Le britpop enterré depuis un bail, les albums Parklife (1994) ou Blur (1997) consacrés comme des classiques, Damon a définitivement pris ses distances avec le cirque pop, envoyant balader son statut incommodant d’avant, comme les attentes conservatrices des fans ou de l’industrie. En lui, à présent apprécier avant tout l’artiste, le globe-trotter curieux et créatif.

Mais comment, d’amuseur rock, devient-on soudain aventurier sonore? Comment, de bête de foire pop, arrache-t-on pareille indépendance de ton? Bono et d’autres ont cruellement buté sur la question. Dans le cas d’Albarn, il est un mystère que son cœur brisé traîné au Mali en 2000 après une séparation douloureuse ne parvient pas à expliquer. Ce que l’on sait: à Bamako, le natif de Whitechapel découvre les musiques mandingues. Deux ans plus tard, après s’être une première fois dissimulé derrière le projet Gorillaz, il publie en catimini Mali Music (2002), œuvre somptueuse suivie de Think Tank (2003), disque cathédrale de Blur à la pochette signée Banksy. Là, on ne le comprend pas aussitôt, mais Albarn a déjà engagé son retrait du jeu médiatique, s’envisageant maintenant d’abord comme un passeur. De la RDC où se tisse le projet Africa Express à New York où les cadors rap ou soul se rallient à ses lubies, il se suit comme un type doué et de bon goût, décidé à jouir beaucoup.

Un artiste intimidé

2010. Londres encore. Damon est un «godfather». Au prestigieux Barbican Theatre, il fête les trente ans du disquaire et label Honest Jon’s, dont il est l’un des principaux actionnaires. Sur scène, Flea, bassiste des Red Hot Chili Peppers et le batteur Tony Allen, frère d’armes au sein du «supergroupe» The Good, The Band & The Queen. Mais aussi le producteur house américain Theo Parrish, le jazz de l’Hypnotic Brass Ensemble de Chicago ou le maître malien Cheick Tidiane Seck. Un tour du monde en musique. Un kif!

Durant trois heures, s’appliquant à faire apprécier les talents de ses invités plutôt que ses propres mérites (on ne se souvient que d’une chanson courte interprétée par Albarn en solo et sur piano d’enfant), le Britannique joue au maître de cérémonie coincé dans une veste en jean cintrée, cheveux mis n’importe comment, silhouette un brin bedonnante. On espère pourtant goûter un titre de Blur, de Gorillaz ou un extrait de l’opéra Monkey: Journey to the West (2007)? En lieu et place, on découvre un artiste intimidé, exprimer sa flamme à la diva Fatoumata Diawara. Damon vient justement de la signer. Pour lui, une fierté.

Plus tard, dans les coulisses, cette scène: bière tiède à la main et veste denim trempée, le boss chambre amicalement Flea et Tony Allen. Les trois viennent de former le navire Rocket Juice & The Moon. On parle d’entrer en studio, de tourner. Mais pas moyen de s’entendre sur un agenda. Et ça le fait marrer…

Un type ordinaire

2014. Montreux Jazz Festival. Damon est un monarque. Au Stravinski, il joue son premier album solo, Everyday Robot. Et il envoie! Avec une joie juvénile, se tordant dans un blouson de cuir bouffant, puis achevant son show, béat, en invitant sur scène les membres de son staff de tournée. En face, un parterre… clairsemé. Logique. A peine plus tard, on sera d’ailleurs forcé de devoir expliquer qui est le type qu’on vient de voir s’époumoner: «Tu sais, le mec de Blur et Gorillaz!» Et la lumière de revenir alors chez notre interlocuteur.

Pour s’être tenu durant une grosse décennie à bonne distance du star-system, Damon est ainsi parvenu à l’objectif qu’il s’était fixé quand la renommée, autrefois, avait manqué de l’emporter: éviter toute surexposition, aiguiser ses intuitions stylistiques au gré de travaux indépendants et n’exister auprès du grand public qu’à travers ses deux projets-blockbusters. «Nous devons démanteler des parties significatives de notre culture et les réexaminer, disait-il il y a quelques années. Je suppose qu’il faut commencer par la célébrité.»

La chose étant faite, même à Londres où son nom à valeur d’institution, Albarn peut se balader librement à Notting Hill, son quartier. Le week-end, on peut l’y voir acheter des épices iraniennes ou nigérianes. A ce que l’on dit, l’auteur de Out of Time est un excellent cuisinier. Doublé d’un père de famille modèle. Un type ordinaire qui, détail vérifié, travail huit heures par jour, pas plus, du lundi au vendredi, et jamais les week-ends. En tant que compositeur ou producteur, on lui connaît à ce jour vingt-sept albums au compteur…


«Humanz», un album-manifeste

Gorillaz, c’est d’abord un concept. Lorsque, à la fin des années 1990, ils émettent l’hypothèse de former un groupe, Damon Albarn et le dessinateur Jamie Hewlett, bassiste à ses heures, décident que celui-ci sera virtuel. Les quatre membres de Gorillaz s’appellent alors 2-D, Noodle, Murdoc et Russel, et ce sont des personnages de dessin animé.

Les premières années d’existence du groupe, ils seront d’ailleurs les seuls à apparaître, les «vrais» membres jouant derrière des écrans. Mais la voix du chanteur 2-D, c’est celle de Damon Albarn, reconnaissable entre toutes. Autour de lui, une quinzaine de musiciens ainsi que de nombreux invités se sont relayés depuis la création du projet pour donner corps à la musique de Gorillaz.

En 2001, lorsque sort Gorillaz, le groupe éponyme ne semble être qu’une récréation. Damon Albarn n’est pas encore le musicien et producteur ultra-respecté qu’il est aujourd’hui, il reste le leader d’une formation britpop, Blur, dont on prédit le déclin après une décennie d’activité. Mais le succès du single «Clint Eastwood» en décidera autrement: Gorillaz, c’est du sérieux. En 2005, le deuxième album du collectif, Demon Days, sidérera plus encore. «Feel Good Inc.», enregistré avec les vétérans hip-hop de De La Soul, devient un tube générationnel.

Le reste du disque voit défiler Neneh Cherry, Ike Turner, Roots Manuva, Martina Topley-Bird, Shaun Ryder (Happy Mondays) et même l’acteur Dennis Hopper. Un casting qui met tout le monde d’accord. Et Damon Albarn d’asseoir son statut de petit génie prompt à faire exploser les chapelles et à bâtir des ponts entre les genres et les continents.

Ahurissante profondeur

Ce printemps, alors que paraît le cinquième album de Gorillaz, l’excitation est moindre, malgré l’annonce d’une tournée mondiale qui passera cet automne deux fois – et c’est une première – par la Suisse. Les deux précédents efforts du groupe, Plastic Beach et The Fall, sortis à quelque moins d’intervalle en 2010, le second ayant été entièrement composé à l’aide d’une tablette numérique, avaient en effet contribué à faire retomber le soufflé. Mais voilà qu’après quelques écoutes, on doit se résoudre à l’évidence: Humanz est un sacré bon disque. Pas immédiatement séduisant, certes, mais dévoilant peu à peu, pour autant qu’on prenne le temps de s’y plonger vraiment, une ahurissante profondeur.

Après une brève intro, le rappeur californien Vince Staples foudroie de son flow «Ascension», une bombe électro-dub qui sur scène devrait peu ou prou avoir l’efficacité de «Feel Good Inc.» Plus loin, on retrouve De La Soul sur un «Momentz» binaire et extatique, avant que Grace Jones ne vienne hanter un anxiogène «Charger». Les invités sont à nouveau légion, on croisera encore Mavis Staples, associé sur le chaloupé «Let Me Out» à Pusha T, Benjamin Clementine chantant d’une voix enjouée le sombre et désenchanté «Hallelujah Money» ou encore la Française Jehnny Beth, du groupe punk Savages, faisant de «We Got the Power» un irrésistible hymne hédoniste. Et sur sa version «deluxe», Humanz propose six titres supplémentaires, dont le sensuel «The Apprentice», avec Rag’n’Bone Man et Zebra Katz & RAY BLK.

Lire aussi: Gorillaz, le futur des grands primates

Pop, rock, électro, hip-hop, soul, funk: Humanz synthétise en 69 minutes – dans sa version longue – le génie d’un chanteur, pianiste, compositeur et producteur qui, près de trente ans après la naissance de Blur, n’a plus rien à avoir avec ce petit blondinet fort en gueule qu’on voyait faire long feu, comme tant d’artistes adoubés un jour et oubliés le lendemain. Que gloire soit rendue à Damon Albarn, auteur avec ce brillant Humanz d’un véritable album-manifeste.

(Stéphane Gobbo)


Gorillaz, «Humanz» (Parlophone/Warner Music). En concert le 8 novembre à Zurich (Samsung Hall) et le 9 à Genève (Arena). www.ticketcorner.ch

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