La forme brutale de la révolution artistique du début du XXe siècle en a dissimulé la nature. On retient surtout de l'expressionnisme la violence des traits et des couleurs, ainsi que le caractère «choquant» de certaines représentations – en particulier celles du corps humain. Or, le style expressionniste n'est pas l'aboutissement d'un projet anti-esthétique dont la finalité serait l'enlaidissement du monde comme l'ont prétendu ses ennemis. Plus qu'une exploration du monde extérieur, plus qu'une volonté de trouver de nouveaux moyens de le représenter, il est une exploration du monde intérieur de l'artiste.

Le Musée Maillol de Paris expose environ 120 dessins et peintures de quatre peintres viennois – Gerstl, Kokoschka, Schiele et Boeckl –, des œuvres datant de 1907 à 1931. En 1907, la rupture avec l'académisme est consommée, mais les jeunes artistes s'opposent déjà à ceux qui, comme le maître incontesté de cette révolution, Gustav Klimt, abusent de nouveau à leurs yeux de l'idéalisation. L'Interprétation des rêves de Freud est parue en 1900, et Ornement et Crime d'Adolph Loos paraît en 1908. Les jeunes artistes vont tout à la fois s'immerger dans leur propre sensation du monde, réfuter le paraître, et éliminer tout ce qui pourrait les distraire de leur entreprise: donner forme à l'effet produit par la vie sur les êtres.

Le titre de l'exposition du Musée Maillol, La vérité nue, est emprunté au titre d'un tableau peint par Klimt en 1899. Mais la vérité des Gerstl, Kokoschka, Schiele et Boeckl n'a rien de symbolique. Elle n'est pas une figure mythologique, ni un projet, ni un idéal. C'est la vérité personnelle. C'est la vérité crue, sans apprêt, la vérité de l'aveu, la traque de l'autre et la traque de soi-même.

Rendre l'émotion

Cette volonté de tourner simultanément son regard vers l'autre et vers soi-même, vers l'extérieur et vers l'intérieur a produit des formes inédites. Ainsi, la couleur peinte sur la toile ne ressemble plus à celle du modèle, car elle doit rendre fidèlement la sensation et l'émotion produites par ce modèle. Ainsi, la touche du pinceau n'est pas au service d'une reproduction fidèle du corps. Elle restitue le mouvement et l'attitude des modèles, tels qu'ils sont ressentis par le peintre.

A partir du début du XXe siècle, la peinture a cessé d'être «une fenêtre ouverte sur le monde», elle est devenue une fenêtre ouverte sur l'âme de l'humanité. L'exposition du Musée Maillol montre les œuvres de deux artistes célèbres, Kokoschka et Schiele; elle montre aussi celles de deux artistes moins connus, Gerstl qui s'est suicidé en 1908 et Boeckl qui a vécu jusqu'en 1966. Malgré ce qui les rapproche – notamment la violence des sentiments – ils ont chacun leur propre manière de résoudre le problème nouveau posé aux peintres: rendre visible ce qui est invisible – les mouvements de l'âme – et constituer un répertoire de formes à la fois intelligible pour les spectateurs et réutilisable pour le peintre, une certaine manière de dérouler les lignes, de poser les couleurs, d'accentuer tel ou tel trait, etc.

Gerstl, Kokoschka, Schiele et Boeckl sont de ceux qui ont donné pour tâche à la peinture le partage des émotions. Le plus émouvant n'est sans doute pas ce qu'ils ont voulu partager, mais l'effort pathétique qu'ils ont accompli parce qu'ils rêvaient à ce partage.

La vérité nue. Gerstl, Kokoschka, Schiele et Boeckl.

Fondation Diana Very – Musée Maillol. 61, rue de Grenelle, 75007 Paris.

Tél. 00 33 1 42 22 59 58.

Ouvert de 11 à 18 h, sauf le mardi.

Jusqu'au 23 avril.