Annemarie Schwarzenbach, Ella Maillart, Nicolas Bouvier. Bleu immortel. Voyages en Afghanistan. Sous la dir. de Roger Perret. Zoé/Scheidegger & Spiess, 270 p.

Cet album d'images et de textes en édition bilingue français-allemand couronne l'exposition de photographies «La voie cruelle, la voie heureuse. Annemarie Schwarzenbach, Ella Maillart, Nicolas Bouvier. Voyages en Afghanistan de 1939-1940 et 1953-1954», montrée dans dix-sept lieux en Suisse et à l'étranger, entre 1999 et 2003. «Quatre voyageurs, deux périples, un but – mais qu'ont-ils en commun, et qu'est-ce qui les différencie?» s'interroge Roger Perret, concepteur de l'exposition et du livre.

Les deux femmes sont des voyageuses expérimentées et déjà célèbres, grâce au récit de la traversée de l'Asie centrale de l'une (Oasis interdites) et aux reportages dans l'Amérique de la Dépression de l'autre (Loin de New York). Attirées par l'Afghanistan, en raison de son éloignement et de son indépendance, de sa culture originale et du mode de vie traditionnel d'une société encore largement nomade, elles partagent aussi l'idée que le voyage est un moyen d'accéder à une meilleure connaissance de soi. Annemarie sort d'une longue cure de désintoxication dans une clinique d'Yverdon, et Ella s'intéresse à la pensée hindouiste et bouddhiste: lorsque la guerre éclate, la première retombera sous l'emprise de la drogue, tandis que la seconde cherchera à poursuivre sa quête spirituelle.

Nicolas Bouvier et son ami le peintre Thierry Vernet, eux, sont des débutants qui veulent surtout quitter la Suisse repliée sur elle-même de l'après-guerre pour découvrir le monde et l'aventure. Comme leurs modèles (Nicolas est allé voir Ella avant le départ), ils voyagent en automobile, mais leur modeste Fiat Topolino ne peut rivaliser avec la puissante Ford cabriolet offerte à Annemarie par son père. Et s'ils ne sont pas censés revenir de leur voyage avec des articles, ils ont le souci de gagner leur vie sur place, donc de s'arrêter plus longuement qu'elles. Certaines images d'intérieurs et de femmes non voilées n'auraient pu être prises par eux, qui s'intéressent davantage aux lieux de sociabilité masculine. La route souvent mauvaise et le compagnon (ou la compagne) de voyage en revanche sont des sujets communs à tous.

Si l'itinéraire afghan des unes passe par le nord (Herat) et celui des autres par le sud (Kandahar), ils se rejoignent à Kaboul, lieu de toutes les séparations. Annemarie rentre en Europe où elle mourra en 1942, Ella se rend en Inde dans un ashram où elle restera jusqu'à la fin de la guerre, Thierry Vernet part pour Ceylan, et Nicolas Bouvier séjourne dans l'Hindou Kouch avant de traverser l'Inde pour retrouver Thierry et sa femme à Ceylan. De ce double voyage naîtront avec retard trois livres majeurs: Où est la terre des promesses, avec Ella Maillart en Afghanistan (Payot 2002), ouvrage posthume composé des nombreux articles rédigés par Annemarie sur le bateau du retour et publiés dans divers journaux; La Voie cruelle (d'abord publié en anglais en 1947) où Annemarie devient Christina sous la plume d'Ella; enfin L'Usage du monde, illustré des dessins de Thierry Vernet (1963), devenu un bréviaire du voyage.

Le livre de Roger Perret donne à voir ces expériences croisées par des images assorties de citations bien choisies des trois auteurs – et l'on y découvre surtout le talent de photographe d'Annemarie, moins connu que celui d'Ella ou de Nicolas: elle a le sens des compositions monumentales quand elle immortalise le mausolée de Gowhar Shad à Herat, le grand Bouddha de Bamiyan, les remparts de Ghazni ou une ancienne résidence moghole en Inde, mais aussi celui de la vérité humaine quand elle saisit des scènes de la vie nomade des Afghans.

Distribuées en trois grandes séquences (jusqu'à la frontière iranienne, sur la route, lieux et rencontres), ces images sont relayées par des textes, parfois inédits en français, où ne manquent pas les réflexions de chacun sur le sens du voyage, sans oublier le difficile retour ni la désillusion. De manière prémonitoire, Annemarie Schwarzenbach constate en 1940: «Ni en Turquie, ni en Perse, ni même dans les pays du Caucase russe, l'irruption visible et tangible d'un nouveau style de vie, lié à la technique occidentale, ne m'a paru aussi cruelle et aussi destructrice qu'en Afghanistan.»