Quatre archets, seize cordes. Les aficionados de la musique de chambre avaient de quoi être comblés ce week-end. D’un côté, le Quatuor Ebène donnait un concert au Conservatoire de Genève vendredi soir, avec le nouvel altiste Adrien Boisseau qui remplace désormais Matthieu Herzog. De l’autre côté, le Quatuor Belcea fêtait ses vingt ans avec une série de trois concerts, de vendredi à dimanche, à la Salle del Castillo de Vevey.

Depuis toujours, le Quatuor Ebène se distingue par une forme d’élégance et une clarté typiquement française, ce qui ne l'empêche pas de briller dans le répertoire austro-germanique. Le Quatuor Opus 20 No2 de Haydn ouvrait le concert. Les quatre musiciens – malgré quelques écarts d’intonation dans le premier mouvement – s’y montrent très sensibles au style viennois. L'«Adagio» est joué avec beaucoup de poésie et de contrastes dans les climats; Raphaël Merlin (sujet à quelques mimiques!) déploie sa mélodie sotto voce au violoncelle, suivi du violon tendre et délicatement expressif de Pierre Colombet. L’esthétique rappelle un peu celle des instruments d’époque pour l’allègement des textures. La fugue finale est jouée d’abord pianissimo, puis forte.

Le Quatuor «Ainsi la nuit» de Dutilleux (un chef-d’oeuvre du XXe siècle) s’avère plus exigeant pour le public. C’est une musique à la forme elliptique. Les gestes sont fugaces, comme insaisissables. Le Quatuor Ebène y travaille les textures et varie les modes de jeu avec des réflexes très rapides. Puis vient le Quatuor en ut dièse mineur Opus 131 de Beethoven. Malgré quelques imperfections, ils traversent cette odyssée sublime en conférant à chacun des mouvements son caractère propre. La fugue initiale est sombre et désolée; le mouvement lent à variations se déroule sur une mélodie apparemment anodine, qui ne cesse de s’amplifier en un contrepoint savant. Le «Presto» est vigoureux, avant une rupture de ton spectaculaire qui crée comme un changement de perspective. Nous voici plongés dans une mélancolie abyssale (sixième mouvement). Les quatre musiciens jouent l'«Allegro» final jusqu’à une sorte d’épuisement des forces. Poignant.

Dimanche à 17 heures à Vevey, le Quatuor Belcea ouvrait son concert avec le Quatuor Opus 18 No 6 de Beethoven. Dans une acoustique beaucoup plus résonante qu’au Conservatoire de Genève, on apprécie la fusion du groupe qui met en lumière la richesse du contrepoint beethovénien. L'«Adagio» laisse affleurer quelques ombres mélancoliques, avant le «Scherzo» aux syncopes marquées. Le premier violon Corina Belcea (qui force parfois un peu le son) dégage un fort tempérament. Elle rayonne dans le mouvement central du 3e Quatuor de Britten - une mélodie élégiaque suspendue dans l'aigu. Le violoncelliste Antoine Lederlin s’impose comme le pilier du quatuor, égrenant un rythme lancinant dans le finale semblable à une procession mortuaire.

Francesco Piemontesi rejoignait les Belcea pour le Quintette en fa mineur op. 34 de Brahms en seconde partie. Le pianiste tessinois y forge une belle entente avec ses partenaires. Ce piano félin, extrêmement souple et chantant (presque schumanien) manque toutefois un peu de densité dans les nuances forte. L’architecture est très bien dominée, les musiciens s’abandonnant à une fébrilité électrisante dans les dernières pages. Splendide.