Classique. Zehetmair Quartett. Bela Bartók, Paul Hindemith.(ECM New Series/Phonag)

Le label ECM a toujours fidélisé des artistes décalés. Les pochettes noir et blanc – natures mortes, paysages dénudés, silhouettes floues – se veulent contemplatives. Elles renvoient à l'essence des choses, tendent vers un idéal d'austérité. ECM refuse tout sourire gratuit, a fait de la mélancolie et de l'élégie un credo artistique. Si certains disques versent dans une esthétique glauque et dépressive qui tient de la complaisance (on pense au compositeur géorgien Giya Kancheli), d'autres sont d'une telle charge expressive qu'on en oublie ces errements.

Le dernier CD du Quatuor Zehetmair (Quatuor No. 5 de Bartók et Quatuor opus 22 de Hindemith) en apporte la preuve éclatante. Cet ensemble, qui livre son troisième disque sous label ECM, doit son nom à un violoniste. Thomas Zehetmair est de la race des purs et durs. Né à Salzbourg en 1961, ce franc-tireur a fait carrière en développant plusieurs cordes à son arc. Il joue non seulement les classiques, mais sert des créations, comme le Concerto pour violon de Heinz Holliger (ECM). Il s'autorise des incursions dans un répertoire infiniment vaste, aborde le Concerto pour violon de Beethoven sur cordes en boyau, s'empare de chefs-d'œuvre oubliés, comme les Concertos de Szymanowski qu'il a enregistrés avec Simon Rattle (EMI). Il a aussi signé une interprétation exemplaire des Sonates d'Eugène Ysaÿe (ECM).

Le violoniste autrichien a la réputation d'être exigeant avec ses pairs. Le quatuor à cordes qu'il fondait dans les années 90 en a visiblement souffert. Seul l'altiste Ruth Killius est de la première heure. Thomas Zehetmair demande à ses collègues de jouer par cœur, ce qui n'est pas l'usage pour ce type de formation. Peut-être est-ce cette exigence – pour ne pas dire pression – qui rend les enregistrements du Quatuor Zehetmair si brûlants.

Chaque disque gravé par l'ensemble respire une urgence rare. Comme pour son premier CD (Quatuor No. 4 de Bartók et Quatuor No.1 de Karl Amadeus Hartmann), ce nouvel enregistrement fait la part belle au compositeur hongrois et à un contemporain méconnu ou mal-aimé – en l'espèce Paul Hindemith. Les musiciens affûtent leurs archets, développent des sonorités admirablement profilées, tantôt âpres, corrosives, tantôt crissantes, caressantes. Ils jouent sur un étalonnement très précis des dynamiques. Adoptent un ton quasi expressionniste, quitte à en faire un peu trop.

Certes, cette nouvelle lecture ne surclasse pas les grandes versions des Quatuors de Bartók (Végh II, Juilliard en 1963, plus récemment les magnifiques Keller). Elle apporte néanmoins un éclairage inédit, dû à une veine rhapsodique qui rend toute sa sève aux racines folkloriques du 5e Quatuor. D'emblée, on est pris à la gorge et ce sentiment persiste, y compris dans les mouvements médians aux confins du silence. La justesse des inflexions, la clarté du discours, alliée à une fougue féroce qui confine à la folie, en font une interprétation visionnaire. Le Quatuor opus 22 de Hindemith est pareillement habité, aussi bien le «Fugato» initial, étale et sinueux, que le deuxième mouvement d'une sauvagerie qui renvoie à Bartók. Seuls bémols: une prise de son excessivement réverbérée et un minutage avare (environ 50 minutes). La griffe de ces musiciens n'en demeure pas moins imparable.