Cette semaine, «Le Temps» s'intéresse aux transfuges de toutes espèces. Où l'on se rendra compte que le traître n'est pas toujours celui que l'on croit.

Si vous avez la chance d’encore pouvoir passer l’été sur une île des Sporades, vous passerez par là. A mi-chemin entre Athènes et la ville portuaire de Volos, peu avant Lamia, l’autoroute E75 fait un large virage plein nord. Juste sur votre gauche, un massif montagneux, le Kallidromo. En tournant la tête à droite, vous devinerez peut-être les eaux du golfe Maliaque. En 480 av. J.-C., la mer s’étendait beaucoup plus loin, jusqu’à venir chatouiller les pneus de votre voiture de location. Ressuscitez mentalement cette étroite bande de terre: c’est le passage des Thermopyles.

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C’est là que Léonidas et ses 300 vaillants Spartiates luttèrent jusqu’à la mort contre les troupes du Perse Xerxès – «Etranger, va dire à Sparte / Que nous gisons ici par obéissance à ses lois», peut-on lire sur le mausolée érigé en souvenir de la boucherie. C’est là aussi, et en cette même occasion, que sévit un traître archétypal: Ephialtès de Trachis.

C’est l’été – quelque part entre le 20 août et le 10 septembre. Depuis plusieurs jours, Xerxès bute contre les Grecs, qui ont l’avantage du terrain: le défilé des Thermopyles est très étroit, ses défenses ont été renforcées en plusieurs endroits. A force de voir partir les meilleurs de ses hommes (même sa troupe de choc, les Immortels, était en train d’y passer), le roi des Perses commençait à avoir le moral dans les sandales. C’est alors que le sort lui fit une faveur – laissons la parole à Hérodote, au livre VII de ses Histoires: «Ephialtes vint le trouver dans l’espérance de recevoir de lui quelque grande récompense.»

«Expéditon des Barbares»

La ville de Trachis est située juste à l’ouest du passage, Ephialtès connaît bien les lieux. Hérodote poursuit: «Ce traître découvrit à Xerxès le sentier qui conduit par la montagne aux Thermopyles, et fut cause par là de la perte totale des Grecs qui gardaient ce passage.» Effectivement: à l’aube du jour suivant, les Perses contournent les Grecs, ils les encerclent. C’est un massacre.

Xerxès ne l’emporta pas au paradis. S’il parvint à s’emparer d’Athènes peu après, la victoire grecque de Salamine, à l’automne, signera le début de la retraite perse. Ça n’ira guère mieux pour Ephialtès – Hérodote, de nouveau: «Il se réfugia en Thessalie pour se mettre à couvert du ressentiment des Spartiates, qu’il craignait; mais, quoiqu’il eût pris la fuite, les pylagores, dans une assemblée générale des amphictyons aux Pyles, mirent sa tête à prix; et dans la suite, étant venu à Anticyre, il fut tué par un Trachinien nommé Athénadès. Celui-ci le tua pour un autre sujet; mais il n’en reçut pas moins des Spartiates la récompense qu’ils avaient promise. Ainsi périt Ephialtes quelque temps après cette expédition des Barbares.»

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Ephialtès rassemble tous les traits du traître à l’ancienne: le reniement des proches (voire des très proches), la vénalité, la mort ignominieuse. Par ce qui s’apparente à une formule d’exécration, certains, parmi ceux qui plus tard parlèrent de lui, le reléguèrent dans l’anonymat: Diodore de Sicile, lorsqu’il évoque les Thermopyles dans sa Bibliothèque historique, le décrira simplement comme «un certain Trachinien». Pausanias, lui, cite son nom, mais presque du bout des lèvres.

Certains auteurs antiques prétendent qu’Ephialtès aurait fait des émules: Arrien et Quinte-Curce écrivent ainsi que ce seraient des prisonniers perses qui, en 330 av. J.-C. lors de la bataille des Portes persiques (dans les monts Zagros, en Iran), auraient guidé les troupes d’Alexandre le Grand sur un sentier contournant le défilé, leur permettant ainsi de battre le satrape Ariobarzane. Mais rien ne prouve qu’on ait là un fait historique avéré.

Transgression ultime

Ce qui est par contre certain, c’est que le nom d’Ephialtès, même si Diodore avait fait mine de l’oublier, et le souvenir de son méfait vont traverser les âges. Faisons quelques coups de sonde, presque au hasard. Dévalons l’escalier des siècles, jusqu’au XIXe. Voici Alexandre Dumas, en 1868, dans ses Souvenirs dramatiques: «Cet homme était un traître, ce traître s’appelait Ephialtès. Garder le nom des braves est une piété; garder le nom des traîtres est une justice.» Les manuels d’histoire de l’époque – celui de Belèze, celui de Maréchal, celui de l’abbé Courval – martèlent la formule du «traître Ephialtès».

Pour un militaire, la trahison, c’est la transgression ultime. Durant la Première Guerre mondiale, les armées françaises font publier un bimestriel, La Quinzaine de guerre, nourri des vers martiaux de Paul Ferrier – un auteur un peu oublié depuis, librettiste pour Offenbach ou Puccini, entre autres. Au N° 28 (août 1916), Ephialtès fait son apparition dans un poème intitulé Les Larmes:

«[…] un traître, souvent, à travers l’épopée,

Se glisse, lâche et vil. Lequel,

Comme Ephialte fit pour le mont Canopée,

A, l’autre jour, livré Rupel?»*

La trahison, c’est aussi une monstruosité de l’âme. Beaucoup plus près de nous, Frank Miller, dans son fameux comic 300 (qui raconte à sa façon la bataille des Thermopyles), jouera de la manière la plus abrupte de ce parallèle tératologique: chez lui, Ephialtès devient un être littéralement (et profondément) difforme.

Mais il y a une manière plus éclatante encore de montrer qu’on a marqué les esprits: passer dans l’usage commun. La notice Wikipédia consacrée à Ephialtès de Trachis indique qu’en grec son nom est utilisé, dans le langage courant, pour désigner un traître (comme l’on dirait un «Judas» en français). Consultés, plusieurs hellénophones ont démenti. Par contre: ouvrez un lexique franco-grec et vous verrez que le mot έφιάλτης (que le fameux dictionnaire étymologique de Chantraine permet de faire remonter jusqu’au sombre personnage dont on parle ici) possède une signification qui résume assez bien toute cette histoire: «cauchemar».

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* Ferrier fait ici référence au fort Rupel, en Macédoine grecque, abandonné en mai 1916 aux troupes germano-bulgares.