Jamais documentaires mais traitées par les architectes comme des projets en soi, les expositions de Herzog & de Meuron portent un numéro dans la liste de leurs œuvres, à la manière des tableaux d'artistes, au même titre que leurs bâtiments. Celle de Montréal, issue d'une collaboration étroite avec l'historien de l'art Philip Ursprung (lire ci-dessous) et pourvue d'un vaste générique auquel ont contribué les équipes de leur bureau et celles du Centre canadien d'architecture, marque une étape particulière de leurs travaux.

Leur précédente grande exposition, en 1995 au Centre Pompidou – quinze années d'activité et de recherches présentées selon un concept et une scénographie de Rémy Zaugg, artiste jurassien avec lequel ils collaborent régulièrement – s'inspirait de l'idée de bibliothèque. Ils l'avaient voulue linéaire et hyperréaliste jusqu'à l'abstraction. La démarche observée à Montréal, profondément différente, propose «un monde très matériel, qui fourmille d'objets, où l'on se perd dans les détails et que l'on interprète comme on veut».

L'architecte cherche dans toutes les directions. Pour tenter de dire la richesse et la diversité de ce travail, nous y avons mis un peu de tout, explique Jacques Herzog. Un mot anglais résume à ses yeux le projet: «waste», à la fois rebut et gaspillage. Il y consacre d'ailleurs quelques pages dans Herzog & de Meuron, histoire naturelle, le livre qui commente, en quelque sorte, l'exposition. Naturelle en effet, car les pièces rassemblées sont des «objets de digestion». Elles illustrent un processus individuel et collectif. «Coquilles destinées à abriter et à protéger la vie concrète, les maquettes de travail que nous montrons, désormais vides, ont perdu leur sens mais conservent leur beauté, leur fraîcheur.» Il suffit de se donner la liberté de les regarder d'un œil inventif. On comprend alors comment ces milliers d'archives d'un immense travail sont devenues, au bout du compte, de l'architecture.

Malice suprême, indique Jacques Herzog dans son texte: des œuvres d'art authentiques (Klein, Beuys et beaucoup d'autres) ont été glissées dans cet amas, histoire – peut-être – de leur restituer leur liberté, de les réintroduire dans la vie qu'elles ont reçue et donnée, de leur fournir l'occasion d'être, littéralement, «revues». Ces œuvres rappellent combien, dès l'origine, l'art contemporain et les artistes, dont Bâle reste le lieu privilégié, ont nourri le cheminement de Herzog & de Meuron. Entre ces expressions et leur architecture, il y a plus qu'une alimentation, plus qu'une contiguïté, un échange perpétuel qui dit à la fois la proximité et la différence dans l'art et la manière de transformer le monde.