Roman

Quelques saisons dans la vie d’un garçon calciné

Le deuxième roman d’Anne-Sophie Subilia tient les promesses de «Jours d’agrumes»

La parole n’est pas son langage. Aussi Anne-Sophie Subilia a-t-elle prêté à son héros une voix extérieure qui s’adresse à lui en le tutoyant. Il n’a pas de nom. Des émotions extrêmes le traversent, qu’il ne comprend pas bien, et qui, parfois, explosent en violences démesurées dont il se repent ensuite. Il aime la forêt d’un amour jaloux et charnel et souffre de la voir attaquée par les routes, les ponts, les bâtiments industriels, et les déchets qui vont avec l’urbanisation. La contrée où il vit est «à deux vitesses». De sa fenêtre, il voit «de vieux jardins en cascades». Rasée, la ferme de son grand-père a disparu. Pour l’avoir vendue quand le vieux ne pouvait plus s’en occuper, il a longtemps méprisé le père qu’il avait tant aimé dans l’enfance; à la fin, il l’a retrouvé. «A présent, tu ressembles à ce que tu as été au tout début: un garçon calciné», lui dit la voix.

Maintenant, il est là, dans les paysages de l’enfance, au début de la quarantaine, tout couturé de blessures. Un travail derrière un guichet, en ville, lui pèse mais lui permet d’assumer ses modestes besoins et de s’occuper de son neveu, quand sa sœur veut bien lui confier le gamin, pas trop souvent, inquiète de l’influence de ce frère peu conforme.

Oiseaux nocturnes

Anne-Sophie Subilia s’est fait connaître par un beau récit, prometteur, charnel, sensible, Jours d’agrumes; au centre, le marché Jean-Talon de Montréal: la langue portait des traces du parler québécois. Ici, à peine quelques termes font couleur locale: ainsi une vieille «grébiche» hargneuse. La nature, dans sa sauvagerie – et à travers les injures que les hommes lui infligent – est au centre de la vie de cet homme qui est «parti voir les bêtes». Les voir, les toucher, et les écouter surtout. Sur son petit enregistreur, il s’est composé son «concert des quatre saisons»: oiseaux nocturnes, chants du vent, cris des bêtes de nuit, et même le son de la lune sur le pré gelé. Un atelier, prêté par un vieil artisan généreux, sert de refuge à cet écorché. A travailler le bois, à le caresser, à construire des objets pour ceux qu’il aime, il trouve une certaine paix.

Désir d’enfant

Il maintient autour de lui une distance protectrice. Peu ont le droit de l’approcher: Claire, qui parfois met de l’ordre dans sa tignasse et sait détendre son corps raidi; le conducteur du petit train, aujourd’hui démantelé; un ermite venu du Canada construire sa cabane au bord de la rivière; un ouvrier agricole albanais. Il est travaillé par le désir d’enfant, par des fantasmes de stérilité. Hanté par le temps qui passe, vite blessé, ligoté par ses peurs, il aime se mettre en danger et espère qu’on le sauvera malgré lui.

En dépit du titre, Parti voir les bêtes est très loin, dans la forme et dans le fond, du Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz. C’est plutôt au roman de Roland Buti, Le milieu de l’horizon, qu’il fait penser: fin d’une paysannerie, démantèlement de la structure familiale, et jusqu’à la canicule qui consume les êtres – ­ hommes, bêtes, plantes. Mais Anne-Sophie Subilia a sa musique propre, un accès direct aux émotions, au non-dit, un rapport charnel à la nature. Elle a aussi l’habileté de laisser une fin ouverte, légèrement inquiétante, mais pas désespérée. Les promesses de Jours d’agrumes sont largement tenues

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