Cinéma

Quentin Dupieux, c’est pour ça

Le réalisateur français dynamite une nouvelle fois, avec la comédie policière «Au poste!», le principe de réalité et les conventions narratives classiques

Apprécie le cinéma de Quentin Dupieux qui aime voir la notion de réalité voler en éclats, qui vénère un humour porté sur l’absurde et le non-sens. Visionner un film du réalisateur et musicien (Mr. Oizo) français, c’est accepter de perdre pied. Il s’amuse d’ailleurs lui-même de voir son œuvre analysée et décortiquée, comme pour y déceler un message caché, un sous-texte engagé, alors qu’il dit vouloir simplement proposer des films légers et divertissants.

Après un générique montrant un chef d’orchestre dirigeant en slip un concert en plein air, Au poste! démarre, tout ce qu’il y a de plus normal, dans un commissariat. Un inspecteur écoute la retransmission radio dudit concert. Dans une pièce attenante, le commissaire Buron interroge Fugain. Ce dernier, moustachu comme Michel, a découvert en bas de chez lui un cadavre dont il a fouillé les poches avant d’appeler la police, ce que Buron trouve louche. Fugain doit ainsi expliquer pourquoi, ce soir-là, il a effectué sept allers et retours entre son domicile et l’extérieur, au dire d’une voisine un peu trop curieuse. Jusqu’ici, tout va bien.

Flash-back hantés

C’est alors que débarque dans le récit Philippe, un flic borgne – il lui manque littéralement un œil, ce qu’un grossier trucage numérique ne cherche pas à rendre crédible – et intellectuellement limité. Puis, alors que Fugain remonte dans ses souvenirs, on découvre en flash-back sa nuit agitée, entre un problème de cafard, une épouse somnambule et un documentaire équestre. Tout ça serait tout ce qu’il y a de plus normal si le Fugain du flash-back n’avait pas conscience de son futur, et que Philippe ne commençait pas à s’y inviter. «C’est pour ça», assène le borgne à la fin de chaque phrase, un tic langagier hérité de sa femme Fiona. Il y a là quelque chose qui tient du comique de répétition, et c’est d’autant plus drôle que ce «c’est pour ça» ne s’applique absolument pas au cinéma de Dupieux, qui fait fi de toutes les conventions narratives classiques.

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Avec Au poste!, Dupieux détourne les codes du polar français, comme dans Steak il revisitait le cinéma américain, citait à la fois American Graffiti et Halloween. Moins foutraque qu’un film comme Wrong Cops, ce nouveau long métrage, qui voit Benoît Poelvoorde (Buron) faire une entrée fracassante dans son univers, rappelle le fabuleux Rubber – l’histoire déjantée d’un pneu psychopathe – dans sa façon d’interroger les liens entre le réel et la fiction, et plus largement le cinéma, cet art consistant à pousser des spectateurs à croire à la véracité d’une histoire qu’ils savent pourtant fausse. A ce titre, le final de ce film dont la douce folie se voit renforcée par sa brièveté est absolument délicieux.


Au poste!, de Quentin Dupieux (France, 2018), avec Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Marc Fraize, Anaïs Demoustier, OrelSan, 1h13.

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