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Quentin Dupieux, juste un pneu déjanté

Connu du monde de la musique électronique sous le nom de Mr. Oizo, le cinéaste français a présenté à Locarno le film qui avait fait sensation au Festival de Cannes en mai: «Rubber»

«Vous allez voir un mélange entre Duel de Steven Spielberg et les Monty Python… En mieux!» Après la sensation que son film Rubber a provoquée en mai à Cannes, Quentin Dupieux aurait eu tort de jouer la fausse modestie en se présentant, dimanche soir, sur la Piazza Grande. Depuis ses débuts sur la Croisette, son histoire de pneu psychopathe façon Eugène Ionesco, tournée pour deux francs six sous dans les décors désertiques du nord de Los Angeles, alimente, chez ceux qui demandent encore à le voir, tous les fantasmes. Au moment de sa sortie le 10 novembre prochain, il ne fait aucun doute que cette critique ravageuse de l’industrie du divertissement aura, grâce à Internet, acquis un statut culte. A raison.

La prestation de Quentin Dupieux sur la Piazza Grande a pourtant laissé fuser, parmi les spec­tateurs, des réflexions sur son «arrogance parisienne». Mais, comme son précédent Steak avec le duo Eric et Ramzy (l’une des plus étonnantes comédies jamais réalisées en France), Rubber échappe ­tellement aux préjugés qu’il est ­devenu nécessaire de vérifier qui est l’homme.

Et ça commence mal. Après un rendez-vous déplacé plusieurs fois, l’attachée de presse arrête un instant de s’arracher les cheveux pour nous annoncer que «Quentin préférerait ne pas poser devant le photographe». Vraie gêne ou posture du grand artiste ténébreux? Celui qui, hors cinéma, a vendu, sous l’alias Mr. Oizo, 3 millions d’exemplaires de son titre musical electro «Flat Beat». Souvenez-vous: en 1999, le clip immortalisa Flat Eric, cette marionnette jaune devenue ensuite la mascotte des jeans Levi’s, le temps de sept publicités réalisées par Môsieur Dupieux lui-même.

Dès les premiers échanges, le doute est levé pour le meilleur: «Quand je pose, ce n’est jamais bien. Photographiez-moi plutôt pendant l’entretien.» Gêne, donc, ou timidité.

En fait, l’attitude de dandy perçue en 2000, sur la scène des Victoires de la musique quand «Flat Beat» avait été élu meilleur clip de l’année, n’était autre. «Absolument! C’était si embarrassant d’avoir du succès avec un truc fait à la va-vite. «Flat Beat» avait été enregistré en deux heures. Et son succès m’a valu une réputation de calculateur. Alors que c’était très anxiogène: on m’a dit que c’était un tube et on l’a lancé. Sauf qu’il ne s’agissait que d’une esquisse, qui s’est retrouvée figée par le système alors que je n’étais même pas allé au bout de mon idée.»

Il faut croire pourtant que la rapidité et l’écriture automatique lui vont bien. En cinéma: Rubber a été écrit et tourné avec un appareil photo haute définition, en quelques semaines et pour un coût dérisoire. Pareil en musique: Quentin Dupieux a enflammé le dernier Paléo de Nyon à l’instinct. En quittant la Suisse le lendemain, il avait twitté: «Paléo fest! Merci! Meilleur gig 2010! Jamais vu une foule aussi folle. Et merci à ceux qui ont jeté des chaussures sur la scène.»

De retour sur le sol helvétique quinze jours plus tard pour sa facette cinéma, Quentin Dupieux twitte intensivement depuis Locarno sous le nom oizo3000. «Je me fais ma petite promo personnelle. C’est plus sain. Twitter, Facebook: ces canaux sont devenus essentiels pour tous ceux qui essaient de garder ou de soutenir une indépendance en marge de l’industrie.»

Enfant des cassettes VHS plutôt que des cinémathèques, des navets autant que des chefs-d’œuvre – «On est autant influencé par les merdes, même si ça fait toujours bien de dire qu’on n’aime que les grands films» –, Quentin Dupieux a côtoyé une certaine spontanéité artistique dès l’enfance. Son père, Jean-Claude, était en effet le garagiste attitré et surtout l’ami d’un célèbre fondu de grosses cylindrées (et de pneus): Coluche. «J’ai vu que le monde des artistes était chouette.» Ses parents aussi: le jour où il leur a dit que qu’il souhaitait arrêter le lycée pour faire des courts métrages, ils ont répondu: «Vas-y». «A 12 ans déjà, avec la grosse caméra vidéo de mon père, j’essayais d’imiter les films que j’aimais. Pendant très longtemps, j’ai fait des trucs très gênants à montrer. Mais, au bout d’un moment, en insistant un peu, tu développes un sens de l’image et, malgré toi, tu te libères des modèles et ne paniques plus, contrairement à ceux qui commencent tard, quand il s’agit de choisir un cadre ou un axe de caméra.»

Libre par chance. Libre par choix. «J’ai choisi la voie de l’instinct, de la liberté, plutôt que celle du travail où tu fais tes devoirs pour apprendre à contrôler le public et entrer dans le système. J’aurais pu aussi continuer à faire des pubs et gagner des fortunes pour tourner quatre plans en quatre jours. Mais ce n’est qu’un gâchis de pognon et j’ai choisi l’autre voie. Je vais certainement toucher moins de gens et être payé moins cher, mais, le matin quand je me réveille, si j’ai envie d’écrire quelque chose, je l’écris. Pour moi, les gens qui font des films aujourd’hui sont pour la plupart des feignants ou des usurpateurs. Pourquoi? Parce qu’il ne faut pas tant d’argent que ça pour faire un film. Je l’ai vécu avec Steak: sur ces gros tournages, tu te rends compte que très peu de gens travaillent réellement. Quand je vois que le prochain Guillaume Canet, avec dix comédiens, coûte 15 millions d’euros, je trouve ça honteux. En soi, ce n’est pas grave, mais à partir, disons, de 4 millions, il n’y a plus que les chiffres qui comptent. Le jour de sa sortie, ton film devient des chiffres. Ce n’est plus du cinéma, mais une sorte de concours de quéquettes. Avec Rubber, je serai content, si je reçois juste 20 e-mails de fans.»

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