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Corneille porta l’habit du classicisme mais le trouva toujours trop juste.
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Livres

Quentin Mouron: «Corneille défie le monde tel qu’il est»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Quentin Mourin a choisi l'auteur du «Cid»

Qui nous semble plus lointain que Corneille, aujourd’hui? Existe-t-il, pour notre siècle, chose plus étrange qu’Horace pourfendant sa propre sœur pour la patrie? Chose plus byzantine que Suréna préférant l’exil à l’amour? Chose plus chinoise que Cléopâtre massacrant ses deux fils? Et que dire de l’affirmation paradoxale de soi-même dans le renoncement à soi, le dépassement héroïque, l’appartenance à ce que Serge Doubrovsky appelait la «morale des maîtres»?

Les réalistes nous ont appris à chérir l’ordinaire. Les hauts faits d’arme nous intéressent moins que les motifs de la casquette de Bovary, que la normalité hâbleuse de Bel-Ami, que les masturbations grises du Bruno des Particules Elémentaires.

Nos héros exposent leurs plaies, leurs faiblesses, ils purulent, végètent, se consument. La «mâle assurance» d’un Horace, d’un Rodrigue nous semble digne de mépris: trop virile pour la morale, trop peu vraisemblable pour l’esthétique. «Cela ne nous parle pas», disons-nous, car nous avons acquis la certitude qu’un livre – comme un ami – doit nous «parler».

L’homme ne parle pas à l’homme

Une tragédie de Corneille a le malheur de ne pas nous parler à l’oreille; il est possible qu’elle hurle, qu’elle clame. Mais nulle intimité, nulle complicité n’est à l’œuvre dans les débordements baroques des premières pièces, ni dans l’apparente correction des dernières (Corneille porta l’habit du classicisme mais le trouva toujours trop juste).

L’homme ne parle pas à l’homme. Le dramaturge n’est pas un vieux copain. Des situations existentielles exceptionnelles retentissent avec fracas sur la scène, devant un spectateur; nulle volonté de participation, d’inclusion.

Il n’est pas étonnant qu’on ne lise plus Corneille: on l’enseigne, on le récite, on fait ressortir les thèmes, on illustre la règle des trois unités – mais on ne le lit plus. Pourquoi le lirait-on? Intolérants à la contradiction, nous ne supportons que les œuvres qui vont dans notre sens, qui confirment ce que nous savons déjà, qui flattent nos pensées et nos instincts (les deux par ailleurs très souvent indistincts).

Retombés dans le giron du réalisme, nous sommes incapables de nous passionner pour une littérature qui ne parle pas de nous-mêmes (ou de quelqu’un que nous pourrions être potentiellement).

Corneille montre des consciences qui disent non

Et pourtant, si l’on fait preuve de modestie, l’enchantement cornélien a lieu: Horace fascine, Cléopâtre terrifie, Suréna émeut. C’est cette qualité d’être particulière, cette recherche de l’inhumain, du suprahumain, ce défi au monde tel qu’il est – et tel que nous l’avons créé – qui frappent le plus le lecteur.

Les œuvres de Dostoïevski, de Céline, de McCarthy nous montrent des consciences singulières emportées par le torrent du monde, des consciences qui acquiescent malgré elles – qui finissent par mourir d’acquiescement. Corneille montre celles qui disent non, qui bombent le torse, qui intransigent – et qui meurent de leur refus. Le tragédien nous rappelle que l’héroïsme, comme l’amour, est souvent malheureux.

J’ai tenté de le faire revivre ce refus, cette intransigeance, dans mon dernier livre, L’Age de l’héroïne. «On n’y croit pas!» s’exclama-t-on, «c’est pas réaliste», «remballez votre pétasse en plastique» (mon plus beau personnage!).

Confondre littérature et prêt hypothécaire

Oui, la jeune Leah, «dix-sept ans, mille pipes et une balle dans le cœur», était un hommage au théâtre de Corneille, à l’héroïsme dilacéré et malheureux. A ce théâtre vibrant, étincelant, toujours cherchant à se renouveler, toujours se remettant en question.

Les Trois Discours sur le poème dramatique montrent un auteur aux prises tant avec son art qu’avec les dogmatiques de son époque. J’espère, de mon côté, battre en brèche les pédants, les théoriciens, les partisans de la doxa, tous les Chapelain, les d’Aubignac de l’heure qui, sortis de l’Académie, pullulent maintenant sur les blogs et les réseaux sociaux – et qui y font force de loi.

«C’est pas crédible», bêle le critique, confondant littérature et prêt hypothécaire. «Mais c’est vrai», répondons-nous, peu soucieux de faire s’équivaloir vérité, vraisemblance et réalisme.


Mentor

Parce que les auteurs et les œuvres se répondent par-delà les années, chaque semaine un écrivain d’ici nous présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit.

Quentin Mouron

Quentin Mouron s’est fait remarquer à 23 ans avec Au point d’effusion des égouts (2011). Suisso-Canadien, les décors nord-américains reviennent régulièrement dans ses livres. Il compte aujourd’hui parmi les nouveaux talents du roman noir. Il vit à Lausanne

PROFIL

1989 Naissance à Lausanne

2011 «Au point d’effusion des égouts» (Olivier Morrattel)

2012 «Notre-Dame-de-la-Merci»

2013 «La Combustion humaine»

2015 «Trois Gouttes de sang et un nuage de coke» (La Grande Ourse)

2016 «L’Age de l’héroïne»

Dossier
Un auteur, un mentor

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