Roman

Quentin Mouron et la littérature «kétalui»

Baroque et sardonique, l’auteur d’«Au point d’effusion des égouts» transforme Vesoul en terre d’aventures picaresques

«Tout est dans tout, nous y sommes aussi et réciproquement», disait l’humoriste Bernard Haller dans un sermon pastoral absurde qui se terminait par un troublant et solennel: «Am, stram, gram, Pic et pic et colégram».

En refermant le livre de Quentin Mouron, Vesoul, le 7 janvier 2015, bizarrement, remonte le souvenir de ce prêche délirant, prophète malgré lui – le sketch date des années 1960 – de la mondialisation à venir. C’est qu’il est question, dans ce roman, de croyances, d’allégeances, de communautarismes divers et variés, d’amalgames, de tout-à-l’égout; bref, de tout et de rien, d’un fatras contemporain d’idéologies souvent bricolées, où Quentin Mouron nous contraint, non sans jubilation et armé d’un humour sardonique, à plonger jusqu’au cou.

Et réciproquement

Son narrateur apparaît d’abord un brin éteint et atone, fatigué de ses amis amateurs de barbecue, harcelé par l’Administration – avec un grand A. Du vent, du balai, de l’aventure. Et ça marche! Le voilà sur les routes, subitement révélé à lui-même par la rencontre d’un certain Saint-Preux, chevalier du cool contemporain, «libre, jeune et beau», heureux possesseur d’une Audi et d’un iPhone qui se mue aisément en épée laser, façon Guerre des étoiles.

Cette arme, qui peut virer sur demande en mode «Dark Vador» et devenir encore plus redoutable, va s’avérer bien utile pour taillader véganes en folie, anti-européens avinés, gauchistes hypermilitants, néonazis soi-disant pacifistes, nains associés et autres membres du Hezbollah qui arpentent – qui l’eût cru? – les rues de Vesoul. Avaient-ils vraiment voulu voir Vesoul, nos deux héros? Nul ne le sait. Mais un «Congrès» prometteur les y attire. Et peu importe, de toutes les façons, puisque tout est à Vesoul et que, réciproquement, Vesoul est partout.

Laruekétanous

Et en effet, Vesoul n’abrite pas seulement un congrès où se croisent patrons, startupers, humoristes québécois, ogre-mage et poétesse pornographe; mais aussi un festival de poésie, L’Hivernale des poètes, à l’accès hautement sécurisé où l’on réécrit Baudelaire – jugé trop déprimant – et Reverdy – pas assez halal et végane avec son «jambon lourd qui pend au plafond»; mais encore un Festival international du foutre – où des sexes fluorescents se promènent dans le noir – ainsi qu’une manifestation urbaine intitulée Laruekétanous, qui attire les groupes les plus divers et les plus starbés en ville.

«Entre les pro et anti»

Tout ceci ne démonte pas Saint-Preux – «nouveau trentenaire, gestionnaire de fortune» –, qui surfe avec décontraction entre les pro et anti, et se tire de toutes les situations sans sourciller, son épée-iPhone à la main. Une manière d’être au monde d’autant plus cool que «tout ce qui se présentait d’abord comme antagoniste était susceptible d’être intégré ultérieurement». Le narrateur, ébloui dès les premières pages par l’aisance de Saint-Preux, se met spontanément au service de ce chevalier qui l’initie aux mystères et aux beautés du monde contemporain – dont le jus d’épinard aux pignons – en échange de son allégeance.

Le tohu-bohu de Vesoul ne se calmera – momentanément – que lorsque la rumeur des attentats contre Charlie Hebdo atteindra la ville. Si les empoignades se muent alors en défilé ému et solidaire, l’humour sardonique de Quentin Mouron, lui, «ne lâche rien» et continue son féroce travail de sape. On retiendra de Vesoul, le 7 janvier 2015, malgré ses airs d’exercices de style, qu’il est un bel hommage aux romans picaresques, nourri par une imagination en roue libre – certaines scènes rappellent la folle conférence de Jean-Sol Partre dans L’écume des jours – et un sens baroque de l’écriture.


Roman

Quentin Mouron
«Vesoul, le 7 janvier 2015»
Olivier Morattel Editeur, 116 p.

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