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Quentin Mouron signe un roman noir pour décrire un monde en décadence, le nôtre

Banlieue de Boston, en 2013: «Trois gouttes de sang et un nuage de coke» s’inscrit dans la tradition américaine du roman social à vif et désabusé. Mais le Lausannois secoue le genre avec un détective cocaïné et lecteur d’écrivains fin de siècle

Quentin Mouron signe un roman noir pour décrire un monde qui a la tête en bas

Banlieue de Boston, en 2013: «Trois gouttes de sang et un nuage de coke» s’inscrit dans la tradition américaine du roman social à vif et désabusé. Mais le Lausannois secoue le genre avec un détective cocaïné et lecteur d’écrivains fin de siècle

Genre: Roman policier
Qui ? Quentin Mouron
Titre: Trois gouttes de sang et un nuage de coke
Chez qui ? La Grande Ourse, 220 p.

On l’oublie parfois mais le roman noir américain est né de la crise de 1929. Raymond Chandler y avait tout perdu avant de se consacrer aux enquêtes de son détective privé, solitaire, acerbe et superbement élégant, Philip Marlowe. Il fallait dénoncer les castes corrompues, la haute bourgeoisie comme les mafieux, chacun appliquant les manières de l’autre, pour pavaner et mieux régner. Il fallait dire la misère, la faim, le chômage, tout en sachant que rien ne changerait. Le privé du roman noir dénonce mais ne rétablit pas l’ordre des choses. Pas possible. La gangrène a rongé trop loin les rouages du système pour qu’un justicier opère. De là à dire que la pourriture est constitutive du système, il n’y a qu’un pas que Chandler et Hammett franchissaient sans hésiter.

Watertown, banlieue de Boston, en 2013. C’est là, dans cette ville, réelle, du Massachusetts, que Quentin Mouron campe son quatrième roman, Trois gouttes de sang et un nuage de coke. Né à Lausanne en 1989, double national (Suisse et Canadien), il connaît les paysages d’outre-Atlantique. Il a grandi dans la forêt québécoise jusqu’à l’âge de 12 ans, des étendues blanches qui serviront de décor à Notre-Dame-de-la-Merci (Ed. Olivier Morattel, 2012), bref récit d’un triangle amoureux sur fond de solitude, de rêves échoués et de trafics pantelants. A 16 ans, il suit son père peintre et sa mère enseignante en Arizona; en 2009, ce sera la Californie avec ses rangées de mobil-homes plantés dans la poussière du désert. Au point d’effusion des égouts (2011), son premier roman, se nourrit de ce séjour-là.

Dès ce premier roman, le tout jeune écrivain est remarqué pour son écriture déjà affirmée et risque-tout. Lancé et suivi sur quatre titres par Olivier Morattel à La Chaux-de-Fonds (La Combustion humaine en 2013 persiflait le milieu littéraire romand, sans convaincre cette fois), Quentin Mouron signe aujourd’hui Trois gouttes de sang et un nuage de coke chez La Grande Ourse, maison parisienne créée en 2013 par Paulina Nourissier-Muhlstein, fille de l’écrivain, éditeur et critique François Nourissier.

Watertown, banlieue de Boston donc, après la crise financière de 2008 et la crise des «subprime» en 2007. Que va faire Quentin Mouron sur la scène du roman noir? Qu’est-ce qui l’appelle là? Jouer avec les codes, glisser ses propres obsessions, questionner ces années 2000, lourdes, si lourdes déjà, boursouflées de fibres optiques, au garde-à-vous d’un libéralisme triomphal, sous l’œil panoptique des réseaux. Une idée: et si notre début de XXIe siècle faisait écho à la fin du XIXe, années hantées en France par le déclin et la décadence? Et où la figure du dandy, Baudelaire en tête, tenait le rôle de l’agent provocateur dans un Second Empire suffocant d’autoritarisme, de conformisme et d’affaires en tout genre.

Quentin Mouron va donc faire de son privé un dandy fin de siècle façon années 2000. Il s’appelle Franck, il a la trentaine, il marche dans Watertown, bel homme, d’une élégance qui détonne, manteau noir, chaussures vernies. Arrogant jusqu’à l’insupportable, jusqu’au dégoût, inquiétant, drôle, il file aux toilettes pour sniffer de la coke aussi souvent que ses aînés buvaient du whisky. Il lit Joséphin Péladan (1858-1918), écrivain français occultiste, en lutte contre le matérialisme de son temps. Il lit aussi Luc Bourget (1852-1935), critique littéraire, héraut de la génération sacrifiée, celle de l’après-défaite de 1870, théoricien du déclin.

Le double inversé de Franck, c’est le shérif McCarthy. Fin de quarantaine, père de famille attentif, engagé dans son église. Hanté par les fantômes de ses parents, détruits par l’alcool, il travaille à maintenir étanche la frontière entre ses deux vies, celle de flic et celle de père de famille. Franck s’amuse, plus rien n’a d’importance. McCarthy croit encore, un peu, dans ce qu’il fait. Chacun de leur côté, chacun à leur manière, ils constatent la débâcle tout alentour.

C’est bien un meurtre qui ouvre le livre, le structure et qui tient le lecteur. Mais Trois gouttes de sang et un nuage de coke est bien un roman noir, l’intrigue n’est pas le plus important. C’est la figure de Franck qui fait le spectacle, qui crée le malaise, qui marche sur le fil, comédien trop fardé qui met à nu les rouages dans un éclat de rire glaçant. Quentin Mouron joue avec le lecteur. Entre respect des codes et transgressions, on slalome sans cesse. La force des personnages, la force des descriptions sociales aussi: le déjeuner sélect chez le potentat local, présentable le jour, mafieux la nuit; la soirée en boîte où les classes sociales se frôlent sur un même espace dûment divisé; où la masse des individus joue à se croire à nouveau un collectif, dans l’oubli le plus total de soi.

Et puis, il y a Baudelaire. Qui s’invite, discrètement, par une citation, dans un dialogue entre Franck et un jeune musicien qui le trouble. Le poète dandy comme on sait s’était pris de passion pour Edgar Allan Poe, trouvant en lui son frère artistique. Quentin Mouron n’en parle pas explicitement dans son livre mais glisse suffisamment pour qu’on y songe. L’auteur américain, souvent appelé l’inventeur du roman policier avec son «Double crime dans la rue Morgue», est le chaînon manquant entre les écrivains décadents français et le roman noir américain.

Gonflé, lettré, troublant, Trois gouttes de sang et un nuage de coke se lit d’une traite et dépose sur la mémoire comme un arrière-goût âcre, tenace. Comme une nuit blanche qui vire au noir.

En librairie à partir du 2 juin 2015.

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