Cinéma

Quentin Tarantino fait le zouave dans «Once Upon a Time in… Hollywood»

Leonardo DiCaprio incarne un cow-boy de cinéma passé de mode et Brad Pitt sa doublure. On est en 1969. Les utopies des joyeuses sixties s’effondrent et le film prend des libertés douteuses avec l’histoire

Cinéphile compulsif, Quentin Tarantino puise son inspiration aux milliards d’images qu’il a consommées pour réinventer d’explosive manière le film noir (Pulp Fiction), le film de sabre (Kill Bill), le film de guerre (Inglourious Basterds) ou le western (Django Unchained, Les Huit Salopards). A bouter le feu à tous les genres, il devait fatalement s’en prendre à l’usine à rêve dans une flambée de vénération iconoclaste.

Once Upon a Time in… Hollywood se déroule en 1969, année charnière dans l’histoire du monde et du cinéma. La décennie qui a vu trembler l’ancien monde s’achève. L’utopie hippie brûle de ses derniers feux. Deux ans plus tôt, Bonnie and Clyde d’Arthur Penn a marqué le début de cette parenthèse enchantée qu’est le Nouvel Hollywood. De jeunes réalisateurs s’affranchissent des studios pour produire des films en prise directe avec les remous de l’époque.

Rick Dalton (Leonardo DiCaprio, très bien) se prend cette révolution dans les gencives. Dix ans plus tôt, il était une star de la télévision dans le rôle d’un chasseur de primes du Far West; aujourd’hui, sa cote dégringole tandis qu’il se fait casser la gueule par des héros plus jeunes dans des séries plus pop. «A qui le tour? Batman et Robin? Bing! Kapow!», raille le producteur Schwarz (Al Pacino).

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Le has been imbibé a pour alter ego Cliff Booth (Brad Pitt, formidable), sa doublure cascade. Le premier court après la célébrité, le second vit au jour le jour, dans l’ombre de son pote. Sur le plateau il prend les coups pour lui et tombe de cheval à sa place; dans la vie il lui sert d’homme à tout faire et de chauffeur. Cool et dangereux, cet ancien soldat qui, selon certaines rumeurs, aurait tué sa femme, vit dans une caravane miteuse derrière le drive-in avec son pitbull.

Cerise et céleri

Cliff, une branche de céleri dans son bloody mary, Rick, une cerise dans son whiskey sour, forment un duo formidable dont Tarantino sous-exploite le potentiel psychologique et dramatique dans sa volonté de raconter une ville, une industrie, une époque. Mêlant personnages fictifs (Rick, Cliff) et personnages réels, il s’invite à une party rassemblant Steve McQueen, Mama Cass, ainsi que Roman Polanski et Sharon Tate, les nouveaux voisins de Rick à Cielo Drive.

Actrice débutante, Sharon Tate, 26 ans, a une pincée de films à son actif, dont Le Bal des vampires réalisé par son époux. Tarantino la dépeint comme une charmante écervelée qui chouchoute son chien-chien, sautille avec ses copines et, scène douloureusement niaise, va au cinéma voir Matt Helm règle son comte (The Wrecking Crew, avec Dean Martin). Elle rosit de bonheur quand les spectateurs rient de ses facéties à l’écran. Cette candeur souligne la cruauté du destin en marche.

Fidèle à sa manière, Quentin Tarantino balance en rafale des allusions pointues pour amateurs de séries B, cisèle des dialogues luxuriants, propose des extraits de films fictifs (dont une séquence virtuelle de La Grande Evasion avec Rick Dalton à la place de Steve McQueen). Il procède à des montages mariolles sertis de flash-back et orchestre une bande-son brillante où se bousculent Hush de Deep Purple, Out of Time des Rolling Stones, Ramblin’ Gamblin’ Man de Bob Seger ou Mrs Robinson de Simon & Garfunkel.

Ces démonstrations de tarantinisme carabiné s’avèrent un tantinet laborieuses et parfois douteuses. La scène, certes désopilante, dans laquelle Cliff met une trempe à Bruce Lee ne procède-t-elle pas d’une nostalgie pour le temps où un bourre-pif à la John Wayne était l’étalon de la virilité? La fille de Bruce Lee n’a d’ailleurs pas apprécié de voir son père montré comme «un connard brassant de l’air». Entre provocations, satire, caricatures, hommages, parodies, postmodernisme et poil à gratter, le petit malin semble ne plus savoir sur quel pied danser.

Deux journées

L’action de Once Upon a Time in… Hollywood se concentre habilement sur deux journées, le 8 février et le 8 août. Le premier jour, Rick déprime de voir sa gloire décliner, se saoule la gueule et tient le rôle d’un salopard à moustache dans un western crépusculaire où une pimbêche de 8 ans le sermonne («Un acteur se doit à 100% à son travail»). Pendant ce temps, Cliff nourrit son chien, prend en stop une jeune hippie délurée qu’il conduit au Ranch Spahn, un ancien décor de film squatté par la Family de Charles Manson; il y tabasse un petit malin qui a crevé son pneu.

Suit une ellipse de six mois correspondant à l’exil spaghetti de Rick: à Rome, il tourne Nebraska Jim sous la direction de Sergio Corbucci, Kill Me Quick, Gringo, Said the Gringo (!) et autres fleurons du cinéma B italien. Il rentre avec une femme et sept kilos de plus.

C’est le 8 août 1969 que des membres de la Manson Family ont pénétré dans la villa de Roman Polanski et assassiné sauvagement quatre personnes, dont Sharon Tate, enceinte de huit mois. Ce massacre effroyable a sonné la fin de l’innocence et traumatisé à jamais la planète. En ce jour fatidique, Rick et Cliff se saoulent à mort. Cliff promène son clébard en fumant une clope au LSD, Rick engueule les «fucking hippies» qui font tourner leur moteur devant sa propriété et s’enfile un litre de margarita. A ce moment, l’histoire prend la tangente. Boudant la villa de Polanski, les sicaires défoncés de Charles Manson entrent chez Rick. Ils s’y font rétamer dans un déchaînement d’ultra-violence.

Meurtres abominables

Quentin Tarantino ne se gêne pas pour réécrire l’histoire à sa guise. A la fin d’Inglourious Basterds, n’a-t-il pas immolé par le feu Hitler et son état-major dans un cinéma parisien? Cette hardiesse ne faisait qu’anticiper sur le mode de la farce la défaite des Allemands. L’outrecuidance révisionniste de Once Upon a Time in… Hollywood met mal à l’aise. Peut-on éluder un des plus horribles faits divers du XXe siècle? Effacer la «ligne de partage» dans la vie de Roman Polanski? Cette fanfaronnade «feel good» n’a pas même l’excuse d’esquisser une piste uchronique sur le modèle de Yesterday et ses Beatles évaporés. Elle se contente de suggérer que la carrière de Rick Dalton ira vers le mieux – peut-être aura-t-il le rôle du détective dans Chinatown?

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L’actrice Emmanuelle Seigner, la femme de Polanski, a réagi: «Comment peut-on se servir de la vie tragique de quelqu’un, tout en la piétinant?» Tarantino a répondu par quelques sophismes selon lesquels «les meurtres abominables perpétrés par le clan Manson» appartiennent à l’Histoire collective, ce qui autorise à les raconter. Mais les réinventer? Au Festival de Cannes, le gnafron a prié les spectateurs de ne rien dévoiler de son film qui puisse empêcher la «fraîcheur du regard». Peut-être a-t-il un peu honte?

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Once Upon a Time in… Hollywood, de Quentin Tarantino, Etats-Unis, 2019. Avec Brad Pitt, Leonardo DiCaprio, Margot Robbie, Dakota Fanning, Margaret Qualley, Bruce Dern, Al Pacino. 2h41.

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