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La question israélienne prise par sa racine

Un cinéaste suisse a porté à l’écran «L’Aube», premier roman d’Elie Wiesel. Rencontre avec Romed Wyder et son scénariste écossais, Billy MacKinnon

La question israélienne prise par sa racine

Drame Un cinéaste suisse a porté à l’écran «L’Aube», premier roman d’Elie Wiesel

Rencontre avec Romed Wyder et son scénariste écossais, Billy MacKinnon

Une adaptation d’un roman signé Elie Wiesel dont l’action se situe dans la Palestine sous mandat britannique de 1947: à égalité avec le Mary, Queen of Scots de Thomas Imbach, d’après une biographie de Stefan Zweig, voilà bien le projet le plus improbable récemment tenté par un cinéaste suisse! Pas étonnant qu’il ait fallu presque dix ans à Romed Wyder, Haut-Valaisan établi à Genève (Pas de café, pas de télé, pas de sexe, 1999, Absolut, 2004), pour le mener à bon port. Et encore, c’est une image, le film ayant joué de malchance depuis son achèvement. Présenté aux Journées de Soleure l’an dernier, Dawn ne sort discrètement qu’aujourd’hui, à la faveur du creux pré-cannois.

Ce Kammerspiel classique raconte la longue nuit d’un groupe de combattants sionistes qui pourraient avoir à exécuter un otage à l’aube. Un cas de conscience interprété par d’excellents comédiens israéliens et anglais entourant le jeune Zurichois Joel Basman (Luftbusiness). Déjà au travail sur un nouveau projet, le réalisateur nous a reçu en compagnie de son scénariste britannique, le vétéran Billy MacKinnon. Ancien collaborateur (et compagnon) de Jane Campion sur Sweetie et Le Piano, puis de son frère Gillies MacKinnon pour Small Faces et Marrakech Express, ce dernier aura clairement été d’une aide précieuse.

Le Temps: Comment est venue l’envie de filmer «L’Aube», paru en 1960?

Romed Wyder: Après Absolut, qui suivait des jeunes militants anti-globalisation, je voulais approfondir le thème de la résistance et je suis tombé sur ce livre. Malgré son cadre, la Palestine en 1947 et ses combattants sionistes, le côté universel de cette histoire m’a frappé. Au fond, c’est l’éternelle question de «la fin justifie-t-elle les moyens?» En outre, ce roman m’a fait découvrir les circonstances peu connues, voire occultées, de la naissance de l’Etat d’Israël.

– Vous avez facilement eu les droits?

R. W.: Assez. Il faut savoir qu’il existe une première version réalisée par le Hongrois Miklos Jancso, avec des acteurs français et Michael York. Mais ce film a disparu aussitôt après avoir été montré au Festival de Berlin en 1986. J’ai pu le voir en vidéo et constater que Jancso avait pris le parti de faire réciter le texte tel quel à ses acteurs. La voie était donc libre pour tenter autre chose et j’ai négocié avec l’agent de Wiesel. Ce dernier a juste donné son accord de principe. J’ai pris une option annuelle renouvelable, ce qui a fini par coûter cher…

– Le livre étant court, l’adaptation n’a pourtant pas été trop difficile?

R. W.: Pas du tout! Il faut savoir que tout se passe dans la tête du protagoniste, le jeune Elisha. J’ai commencé seul, en français, comme le livre. Puis, mon coproducteur Dschoint Ventschr, à Zurich, m’a mis en contact avec Billy MacKinnon et on a décidé de repartir de zéro, en anglais. Mais comme on n’allait pas faire parler aux sionistes la langue de l’ennemi, l’essentiel des dialogues a fini par être en hébreu – la langue que les colons doivent apprendre à l’école!

Billy MacKinnon: J’avais déjà adapté le roman d’Esther Freud Hideous Kinky et compris qu’il ne faut surtout pas se laisser intimider par un texte. J’ai donc tout remis à plat et simplifié, en enlevant pas mal de politique et de théologie. La structure reste celle du livre – une nuit, deux pièces, des flash-back – mais pour moi, il s’agissait surtout de la dynamique de groupe, pour sortir de la tête d’Elisha. Etant à moitié Irlandais, je ne tenais pas à m’aventurer sur le terrain politique…

R. W.: Moi, ce livre m’a forcément fait penser à Israël aujourd’hui et à la question palestinienne. J’ai donc voulu guider le spectateur sur cette piste par un montage documentaire, à la fin du film. Certains ont trouvé cela trop directif, mais une séance test m’a au contraire convaincu que c’était nécessaire.

– Et le coproducteur israélien?

R. W.: Dès que j’ai su qu’ils me faudrait des acteurs israéliens, je me suis mis en quête et je suis tombé sur Amir Harel. Il a produit Yossi & Jagger, Les Méduses et le film palestinien Paradise Now. C’est dire qu’il ne craint pas la controverse! On a tourné à Jaffa, où l’on trouve encore des bâtiments d’époque. Puis les intérieurs ont été reconstitués en studio à Zurich et la cave à Cologne, coproduction allemande oblige. Du coup, Jason Isaacs, qui joue l’otage, n’a ainsi jamais rencontré les autres acteurs!

– Vous saviez qu’il est lui-même juif?

R. W.: Bien sûr, et c’est sans doute la raison pour laquelle le projet l’a intéressé. Billy le connaissait, mais je doute que sans ça un acteur si demandé et établi aux Etats-Unis aurait accepté. Juif ou pas, il incarne à merveille cet officier anglais.

– Le huis clos ne risquait-il pas de faire trop théâtral?

B. M.: Je n’ai rien contre, jusqu’à un certain point. La question centrale s’y prête, à savoir comment un groupe peut commettre un acte contraire à la conscience de chacun de ses membres. A quoi bon un film épique, avec des tanks dans la rue? Dans le livre, il y avait plus de flash-back, mais certains auraient été trop durs à filmer. Pour finir, la scène lors de la libération d’un camp de concentration m’a été inspirée par une photo de Lee Miller. Elisha dialoguait aussi avec des fantômes, mais c’était à la fois trop évident et trop sophistiqué. Le corps dans la rue m’a paru plus intéressant. Un homme abattu parce qu’il sortait son chien, quoi de plus absurde?

– Le religieux du groupe paraît un peu en retrait…

B. M.: On avait besoin de lui pour montrer la tendance fondamentaliste du sionisme. Et en face, on peut dire que l’escroc anticipe le capitalisme israélien actuel…

R. W.: … mais c’est vrai que son rôle a été réduit. Dans le livre, il a un passé, tout vient de son enfance.

– Qu’est-ce qui a coincé selon vous pour des sélections festivalières?

R. W.: Je ne sais pas, même si j’ai fini par entendre que si j’avais été juif, ç’aurait été différent… Comme si je n’étais pas habilité en tantque Suisse, non-juif et neutre! Je pense au contraire que cette distance apporte quelque chose. Peut-être aussi que le style a paru trop classique. Mais à quoi bon vouloir faire plus moderne? Il s’agit d’un «film d’acteurs», avec une mise en scène à leur service, pas le contraire.

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