La première séquence de Retour à Kotelnitch (2003) a l’inimitable pesanteur de la fatigue et de l’ennui. Dans un train, Emmanuel Carrère et son traducteur, imbibés de vodka, tiennent une conversation vaseuse que le cameraman filme à la va comme je te pousse. Que se passe-t-il? Le réalisateur se rend compte que «tout ça est un peu confus», et remet de l’ordre dans son récit.

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Deux ans plus tôt, Emmanuel Carrère est venu à Kotelnitch, un trou perdu à quelque 100 kilomètres de Moscou, pour faire un reportage sur un soldat hongrois amnésique interné depuis cinquante-cinq ans dans un hôpital psychiatrique. Il s’assure les services d’une jeune traductrice, Ania, mariée à Sacha, un agent du FSB (ex-KGB) qui, paranoïaque, refuse d’être filmé. Les autorisations de tournage tardant, l’équipe filme le passage des trains («C’est tout ce qui se passe à Kotelnitch») et Carrère se lie d’amitié avec l’intrigante Ania, francophone et chanteuse. Plus tard la jeune femme ainsi que son bébé sont sauvagement assassinés à coups de hache par un forcené. Nourrissant un vague sentiment de culpabilité – et si c’était à cause de lui qu’Ania avait perdu la vie? –, Emmanuel Carrère revient à Kotelnitch pour essayer de comprendre ce qui s’est passé et qui était cette gracieuse traductrice.

Si Sacha accepte désormais d’être filmé, l’enquête s’enlise dans les méandres du deuil et du fatalisme. Les frères et sœurs, cousins et cousines d’Ania sont tous morts, qui à la guerre, qui dans une bagarre, qui d’une chute de glaçon, qui d’un coup de hache… Et loin d’apaiser, la vodka attise la mélancolie.

Doute ontologique

Star des lettres françaises, Emmanuel Carrère publie des livres qui tentent d’épuiser le réel, de le distiller, d’en extraire l’étrange quintessence. L’Adversaire, sur Jean-Claude Romand, l’affabulateur qui a fini par tuer sa famille. Limonov, consacré au poète et voyou russe récemment disparu. Le Royaume, qui analyse la construction de la foi chrétienne. Yoga, dans lequel l’auteur perd pied et sombre dans une profonde dépression… En 1993, il signe une brillante biographie de Philip K. Dick (Je suis vivant et vous êtes morts). Grand déconstructeur de réalité, l’écrivain américain a introduit le doute ontologique dans la science-fiction et passé sa vie à tenter de répondre à deux questions: «Qu’est-ce que la réalité?» et «Qu’est-ce qu’un être humain?». Emmanuel Carrère poursuit cette quête. Dans La Moustache (2006), il met en scène un architecte bien dans sa peau et sa vie qui, un soir, rase sa moustache. Personne ne le remarque, ni sa femme ni ses amis. Le doute l’envahit tandis que le réel s’effondre autour de lui…

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«On ne juge pas le réel, me semble-t-il», écrit dans Pourquoi j’aime le cinéma celui qui ouvre la porte au hasard et puise à la vie de personnes réelles une forme d’étrangeté que la fiction peine à produire. Il propose six films dans la Carte blanche que lui donne Visions du Réel, dont Le Chagrin et la Pitié (1969), le magistral documentaire dans lequel Marcel Ophüls démonte les mythes officiels de l’Occupation en France et qui fit scandale, ou La Bête lumineuse (1982), de Pierre Perrault, qui sonde l’âme d’une horde de chasseurs québécois traquant l’orignal. Il donne une master class, mardi 20 à 14h.