Mario Vargas Llosa, né au Pérou en 1936, auteur de La Tante Julia et le Scribouillard, La Ville et les Chiens et Conversation dans la cathédrale. Il a consacré son dernier essai à Victor Hugo, quatorze ans après s'être présenté sans succès à la présidence péruvienne. Rencontre à Berne avec un romancier nobélisable, chroniqueur dans les colonnes d'El País et fervent défenseur d'un libéralisme à visage humaniste.

Le Temps: Que dit la Suisse à un grand écrivain latino-américain?

Mario Vargas Llosa: Que vous connaissez ici un des plus hauts niveaux de vie dans le monde. Ce qui est une réussite extraordinaire. Il est très intéressant aussi de voir comment la civilisation ne fait pas le bonheur. Elle conduit à une sorte de médiocrité générale. Les artistes, les écrivains détestent ça.

– Pourquoi?

– Ils préfèrent l'apocalypse, qui est plus féconde. La plupart de vos écrivains ont décrit votre pays comme une sorte d'enfer. Dürrenmatt, Max Frisch… Ça veut dire que la civilisation est ennuyeuse! Quand je me suis présenté aux élections présidentielles péruviennes en 1990, j'ai défendu l'idée que le Pérou pourrait ressembler à la Suisse. Ce n'était pas une bonne idée, tant de paix et de prospérité… Mes compatriotes ont choisi alors d'élire mon adversaire Alberto Fujimori. Ils ont préféré la barbarie, lui la leur garantissait. [Rires.]

– Et vous, vous préférez quoi?

– La barbarie, c'est formidable pour écrire, composer, pour peindre, produire une alternative. Mais pour vivre, pour travailler, pour élever une famille, je privilégie la civilisation et le modèle démocratique. C'est pour ça que je suis un libéral. Un défenseur de la culture, de la liberté et de l'initiative individuelle. Ce libéralisme doit être une atmosphère, une culture partagée. Du point de vue économique, je suis contre le dirigisme. Je crois que c'est la société civile qui doit avoir en main la création de richesse, et non l'Etat. Mais je ne défends pas du tout une pensée qui fond l'ensemble de l'humain dans l'économie. C'est le contraire que je soutiens: une économie qui soit partie d'une culture de la liberté.

– Quels livres vous appellent en tant que lecteur?

– Je lis en fonction de ce que j'écris. Je ne suis pas l'actualité, et de plus en plus, je lis les morts! Le XIXe siècle, Victor Hugo dans lequel je me suis replongé. Ce siècle provoque chez moi une grande nostalgie. Aujourd'hui, la littérature grand public est peu créative, c'est du pur entertainment. A l'époque de Hugo, peu de gens lisaient, mais ceux qui lisaient, lisaient les meilleurs. La grande culture était aussi la culture populaire. J'espère toujours écrire en réunissant ces deux qualités.