Le Temps: Vous vouez un culte à l'écrivain portugais Fernando Pessoa. Pourquoi?

Xavier Dayer: Parce qu'il interroge la notion de l'identité. Pessoa revêtait différents masques pour écrire, ne serait-ce qu'en adoptant des «hétéronymes». Ce qui me bouleverse dans ses textes, mais aussi dans ceux de Pirandello, de Borges ou d'autres auteurs du XXe siècle, c'est d'avoir pris conscience qu'un individu n'est pas un, mais que son identité est multiple. Ainsi, on change de personnalité, on porte des masques selon les situations vécues.

– Les mots ont-ils un impact sur votre inspiration?

– Les phrases poétiques de Pessoa sont avant tout des sources d'inspiration. Elles créent un environnement dans lequel je me mets à composer. Ce sont des couleurs de mots, de sens, présentes dans mon esprit comme un mantra, comme un compagnon dans la solitude de l'écriture. Depuis quatre ans, j'écris des pièces liées aux Sonnets anglais de Pessoa. Avec le recul, je me suis aperçu que certaines pouvaient former un grand cycle dont il reste des espaces vides à combler.

– De quoi traite votre pièce d'après le «Sonnet VIII»?

– Pessoa y interroge une fois de plus l'identité: combien de masques portons-nous? Combien de masques portons-nous derrière les masques? Ma pièce n'est pas descriptive pour autant.

– Mais comment faites-vous pour traduire musicalement ce phénomène?

– J'ai réparti les musiciens sur trois plans. Le premier permet d'entendre une flûte alto et un violoncelle. Ces deux personnages se cherchent, ils essaient d'établir une relation, mais ils sont troublés par un ensemble de 25 musiciens au deuxième plan. Ils doivent se battre pour se faire entendre. Au dernier plan, trois musiciens – surélevés derrière les percussions – forment une sorte de chœur instrumental. Ils sont comme des voix humaines qui n'arriveraient plus à formuler de mots.

– La musique a-t-elle le pouvoir de revêtir plusieurs identités en même temps?

– C'est précisément ce qui me fascine dans les madrigaux de Monteverdi où différentes voix expriment la souffrance d'une seule personne. A la fin du XVIe siècle, l'être est comme brisé, il a perdu l'unité du Moyen Age et réalise qu'il est beaucoup plus complexe qu'il ne le croyait. De même, des compositeurs comme Berio, Ligeti ou Boulez sont parvenus à écrire des musiques qui disent beaucoup de choses en même temps, sans perdre en transparence.

L'Ensemble Contrechamps, ce soir à la Sallecommunale de Plainpalais, Genève. Avec des créations de Xavier Dayer, Michael Jarrell et José Luis Torá. Présentation en présence des compositeurs à 19 h 15, concert à 20 h 30. Loc. 022/329 24 00.